Sarah Gwyneth Ross, Everyday Renaissances. The Quest for Cultural Legitimacy in Venice

Cambridge-London, Harvard University Press, 2016, 235p.

L'étude de Sarah G. Ross offre une analyse de l'usage social du capital culturel dans la Venise de la première modernité et nous ouvre les portes d'un monde trop souvent ignoré lorsque l'on évoque l'humanisme italien du XVIe siècle : celui des artisans, des médecins, des pharmaciens ou encore des petits commerçants. Nombre de ces hommes, pour qui l'étude des classiques n'est pas un pré-requis nécessaire à l'exercice de leur profession ou de leur art, font néanmoins montre de connaissances vastes et approfondies de la culture antique ainsi que des productions de leurs contemporains.

Les sources mobilisées par Ross lui permettent de démontrer de manière tout à fait convaincante que la lecture et l'étude des classiques ne sont pas des activités réservées à l'élite dans la Venise du début de l'âge moderne. Elle appuie en effet son étude sur mille deux cent vingt sept inventaires de biens (issus principalement des archives notariales et de celles des Giudici di Petizion), sur trois mille cinq testaments et sur un petit nombre non spécifié de livres de compte, laissant ainsi de côté les sources habituellement exploitées par les historiens de l'humanisme, telles que les imprimés, les lettres ou encore les oraisons et discours publics. L'étude de Ross relève davantage de l'histoire sociale que de l'histoire des idées : il ne s'agit pas tant de comprendre comment ces acteurs lisaient les classiques que d'identifier de quelle manière ils réemployèrent leurs connaissances dans le cadre de leurs stratégies d'ascension professionnelle ou de promotion sociale. Après le dépouillement de ces nombreuses sources d'archives – dont les résultats sont exposés dans les deux premiers chapitres de l'ouvrage – la catégorie socio-professionnelle des médecins a émergé tout particulièrement dans cette histoire d'« Everyday Renaissances », de Renaissances au quotidien. Sur la base de ce constat, Ross s'est intéressée plus précisément à certaines figures saillantes du monde médical vénitien et elle consacre la deuxième partie de son ouvrage à des études de cas de physiciens vénitiens. Le chapitre trois s'intéresse à Nicolò Massa, grand défenseur de la médecine comme discipline humaniste. Le suivant présente la trajectoire de Francesco Longo, fils d'un pharmacien qui fit de sa formation universitaire l'outil d'une ascension sociale notoire, tout en ne se limitant pas à un usage instrumental de sa culture humaniste. Enfin, le cinquième et dernier chapitre traite du cas d'Alberto Rini. Ses « giornali » révèlent une forte curiosité intellectuelle qui dépassait largement les questions liées strictement à la médecine, ce dont témoigne aussi la vaste collection bibliophile qu'il laissa à ses héritiers : sur plus de cinq cents ouvrages, seuls 4% environ avaient trait à sa profession.

Ainsi, Ross attire l'attention sur une catégorie d'acteurs qui se situaient alors à la marge entre arts mécaniques et arts libéraux, dans une période et une société où cette distinction jouait un rôle fondamental dans les processus de reconnaissance sociale et juridique. Or, il apparaît que, lorsque l'on exerçait une profession qui appartenait à un entre-deux entre meccanico et liberale, comme celle de médecin ou de pharmacien, la maîtrise des références classiques faisait l'objet d'une démonstration ostensible qui s'inscrivait dans une démarche d'auto-promotion. Rares sont les cas de ceux qui tentent de conférer à une profession entière ses lettres de noblesse : dans les exemples fournis par Ross, les stratégies personnelles prévalent généralement sur les revendications corporatistes. La prédominance de cette tendance peut toutefois s'expliquer par la spécificité des sources prises en compte dans cette étude, puisqu'elles relèvent toujours de l'expression d'un individu ou d'une famille. Il s'agit en effet de documents résultant de la construction d'une image de soi, qu'elle soit volontaire (dans les testaments et les livres de compte) ou involontaire (dans les inventaires).

Ce choix si particulier en termes de sources permet d'aborder l'humanisme du XVIe siècle selon une perspective nouvelle. Pour aucun des personnages dont traite Ross l'activité intellectuelle n'était, en elle-même, rémunératrice (nous n'avons pas affaire ici à ce que l'on aurait appelé à l'époque des « umanisti »), mais ces acteurs en tirèrent profit en la valorisant. Pour autant, il apparaît que leur soif de culture ne s'insérait pas uniquement dans une stratégie d'ascension sociale mais qu'elle résultait aussi d'une réelle et authentique curiosité intellectuelle. Cela se manifeste tout particulièrement dans l'étude des inventaires qui révèle, dans de nombreux cas, la présence massive d'ouvrages classiques dans les bibliothèques de Vénitiens non-patriciens. Comme le démontre le premier chapitre, les Vénitiens du XVIe siècle possédaient plus d'ouvrages que leurs prédécesseurs. Or, cette augmentation ne reflète pas uniquement la plus grande disponibilité des imprimés puisque la bibliothèque moyenne, selon les sources dépouillées par Ross, contenait au XVIe siècle quatre-vingt-cinq ouvrages, alors que l'étude de Susan Connell (« Books and their Owners in Venice, 1345-1480 », Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, n°35, 1972, p. 163-186) établit à quarante ouvrages la collection moyenne de livres à Venise aux XIVe et XVe siècles. Quelques données surprenantes émergent d'ailleurs de l'analyse quantitative des inventaires conduite par Ross : par exemple, les physiciens possédaient des collections bibliophiles de cent quarante volumes en moyenne, alors que celles des patriciens n'en contenaient que trente-quatre.

De plus, il apparaît que cette vaste diffusion de la culture humaniste s'accompagna du développement d'une éthique fondée sur les virtù – les vertus classiques – ce qui transparaît en particulier dans les testaments, propices à l'expression de conseils moraux. Ross, qui consacre son deuxième chapitre à l'étude de ces manifestations, a forgé l'expression d'humanisme testamentaire (« testamentary humanism ») pour qualifier cette tendance à transmettre à ses héritiers un patrimoine culturel et éthique empreint de valeurs antiques. Là aussi, les catégories socio-professionnelles intermédiaires sont particulièrement représentées dans les testaments pris pour objet d'étude et Ross tire de son analyse quantitative et qualitative la conclusion que la référence humaniste revêt systématiquement une fonction moins ornementale quand le testateur se situe au bas de l'échelle sociale. Ainsi, le physicien Francesco Longo, qui souhaite transmettre à ses héritiers les valeurs de l'unanimité et de la magnanimité, en évoque la nécessité par le biais de références explicites à Plutarque. Autre exemple, le médecin Valerio Superchio qui note dans son testament qu'il est parvenu à marier deux de ses filles avec des patriciens car, bien que « povero di roba », il était « richo de animo et de honore » (cité p. 207).

Au vu de la richesse des observations formulées dans cet ouvrage, on ne peut qu'espérer que des études similaires soient conduites pour d'autres sociétés du début de l'âge moderne. D'ailleurs, le choix de se concentrer sur les sources vénitiennes, s'il se justifie par la bonne disponibilité de celles-ci, n'est jamais pleinement explicité par Ross. De même, la question de savoir dans quelles mesures les analyses concernant les mécanismes de valorisation sociale du capital culturel furent spécifiques à Venise et à sa configuration sociale et politique au XVIe siècle est évacuée de manière trop expéditive en conclusion (voir p. 174).

Fiona Lejosne