Erica Ianiro, Levante. Veneti e Ottomani nel XVIII secolo

Venise, Marsilio, coll. « Saggi », 2014, 415 p., 36€

La publication de l’ouvrage que la chercheuse italienne Erica Ianiro consacre au commerce vénitien en Méditerranée orientale au XVIIIe siècle offre à point nommé l’occasion d’un retour sur une historiographie des contacts entre Vénitiens et Ottomans en plein renouvellement depuis une décennie environ – notamment grâce aux travaux de Natalie Rothman, Maurits van den Boogert, Stephen Ortega, Georg Christ ou encore Maria Pia Pedani. Ce renouvellement, le livre d’Erica Ianiro en reprend et en approfondit certaines des propositions parmi les plus stimulantes, en même temps qu’il illustre les impasses d’une recherche originale dont les ambitions proclamées (et complaisamment relayées dès la préface) n’accouchent au final que de retouches somme toute mineures à notre connaissance d’ensemble d’un terrain déjà abondamment travaillé par les historiens. En témoigne une bibliographie très lacunaire, dont sont absentes les analyses essentielles d’Edhem Eldem, d’Eric Dursteler, de Maurits van den Boogert ou de Merlijn Olnon, et qui sur l’Empire ottoman écarte l’indispensable Cambridge History of Turkey (2006-2012) au profit de la synthèse désormais dépassée d’Alessio Bombaci et Stanford Shaw (1981). Quant au corps de l’ouvrage, il oscille en permanence entre un propos très général de type « manuel d’histoire ottomane » et une présentation plus fine et appliquée de résultats de recherche aussi prometteurs que sous-utilisés dans l’économie générale de la démonstration.

L’ouvrage se divise en deux grandes parties regroupant respectivement deux et quatre chapitres. Dans le prolongement d’une introduction claironnant que « l’originalité de ce travail est multiple » (p. 13-16), la première partie s’attache plus classiquement à reconstruire le contexte politique et économique dans lequel s’inscrit l’étude (p. 19-146) : en l’occurrence, celui d’une Méditerranée orientale au sein de laquelle les Vénitiens font encore au XVIIIe siècle figure d’acteurs importants des échanges commerciaux dans le Levant. Qu’une telle évidence soit annoncée comme une quasi-révélation procède sans doute des artifices désormais classiques du storytelling académique. On regrette néanmoins que le procédé empêche au final l’auteure d’explorer pleinement certaines questions importantes qui ne sont ici qu’esquissées – qu’il s’agisse de la périodisation fine et du volume exact de la participation vénitienne dans ces échanges, des possibles avantages compétitifs des Vénitiens sur leurs concurrents occidentaux (Français et Anglais sont ici mobilisés comme autant de figures anonymes de challengers commerciaux), ou encore de la manière dont certains acteurs ottomans du commerce levantin jouent eux-mêmes sur les forces et les faiblesses de cette présence vénitienne pour leur propre profit.

On ne saurait reprocher à l’auteur de chercher dans cette partie à formuler un propos le plus général possible : en ce sens, les deux premiers chapitres remplissent leur fonction en introduisant le sujet et en le resituant à grands traits dans son contexte politique, économique et social. On reste en revanche plus sceptique quant à la stratégie d’exposition adoptée dans cette partie, qui consiste à lister plus qu’à lier une série de thématiques disparates – les ambitions russes en Méditerranée, les âyâns, la piraterie barbaresque, la fiscalité ottomane, les réseaux diplomatiques vénitiens, le commerce du coton, etc. – successivement expédiés en une dizaine de pages chacun. Si le procédé permet de multiplier les incursions dans de multiples domaines de l’histoire politique et économique de la Méditerranée orientale au XVIIIe siècle, il conduit également à multiplier les points de synthèse historiographique sur des sujets souvent déjà bien défrichés, et sur lesquels l’apport de cet ouvrage reste somme toute superficiel. On croit détecter dans cette articulation boiteuse d’un propos à la fois didactique et synthétique le symptôme de la délicate transition d’une recherche universitaire en un livre, le plus souvent au prix d’aménagements structurels qui ici ne trouvent pas de solution pleinement satisfaisante.

La seconde grande partie de l’ouvrage est constituée de quatre études de cas consacrées au commerce vénitien à Larnaca, Alep, Smyrne et Salonique au XVIIIe siècle (p. 147-297). L’auteure se borne d’ailleurs à justifier ce choix par le fait que « ces quatre échelles sont étroitement liées au commerce vénéto-ottoman, et inévitablement la recherche requiert de laisser de côté d’autres pièces du grand puzzle méditerranéen » (p. 14). Dans son empressement à objectiver l’évidence, la formule néglige ici le plus important : en l’occurrence, une justification même minimale des cas d’étude retenus (pourquoi quatre villes plutôt que deux, trois, ou cinq ? pourquoi ces quatre là plutôt qu’Istanbul ou Tripoli ?) ainsi qu’une tentative d’inscription de la démarche comparative dans l’économie générale de la démonstration. Si de rares renvois permettent à l’occasion de comparer les configurations locales, cette dimension de l’analyse n’est jamais prise en charge dans l’argumentation elle-même, au risque de réduire les quatre chapitres de cette partie à une simple succession d’éclairages disjoints entre eux. C’est d’autant plus regrettable que la lecture de chacun de ces quatre cas témoigne par ailleurs de la réelle pertinence de certains rapprochements pourtant laissés implicites. Ainsi, notamment, du réseau consulaire vénitien et de ses différentes inscriptions locales, dont l’étude aurait sans doute mérité une analyse plus systématique des sources vénitiennes, afin de réinscrire certains phénomènes judicieusement observés par l’auteure (notamment la patrimonialisation de ces consulats au profit de quelques lignages) au sein de tendances observables dans une large variété d’espaces et sur le XVIIIe siècle tout entier, voire au-delà. Ici encore, l’auteure laisse au lecteur le soin s’articuler entre elles des séries d’informations dont la teneur même témoigne de l’important travail réalisé sur les sources primaires et secondaires, en même temps qu’elles procèdent d’intuitions de recherche dont les potentialités auraient certainement mérité d’être exploitées plus à fond.

La principale cause de cette frilosité semble à chercher du côté de la constitution et de la légitimation du corpus documentaire sur lequel se fonde l’analyse. Le grand écart apparaît ainsi flagrant entre une introduction annonçant une étude croisée des sources vénitiennes et ottomanes, et une conclusion plus mesurée dans laquelle l’auteure affirme « avoir voulu mettre l’accent sur les sources primaires vénitiennes – et dans une moindre mesure ottomane » (p. 299). En tout et pour tout, ce ne sont donc que quatorze documents tirés des archives ottomanes que l’auteure à exploité, contre une quinzaine des volumineuses buste vénitiennes. Si l’histoire dite « à parts égales » a récemment conduit à repenser en profondeur la place du corpus documentaire dans le mode d’administration de la preuve historique, un tel aveu semble également en singulier déphasage avec des options historiographiques qui prévalent depuis plusieurs années déjà dans les études méditerranéennes. Enfin, même une fois levée cette double hypothèque subsiste le problème d’une stratégie de recherche quasi-exclusivement fondée sur des sources vénitiennes émanant d’une seule institution – en l’occurrence la puissante magistrature des Cinque Savi alla Mercanzia, en charge des affaires de commerce et de navigation. Outre qu’elle reconduit dans l’analyse un certain nombre de biais importants des sources elles-mêmes (depuis l’insistance sur les enjeux commerciaux plutôt que sociaux de la présence vénitienne au Levant jusqu’à la discutable centralité de l’institution consulaire, en passant par l’invisibilisation de toute forme de subalternité dans le discours sur cette « rencontre » entre Vénitiens et Ottomans), cette stratégie heuristique consiste à se priver de plusieurs fonds importants qui auraient utilement pu compléter cette documentation – qu’il s’agisse des fonds du baile vénitien à Constantinople, des correspondances marchandes ou des archives de certains des consulats en question.

Au final, cet ouvrage nous offre donc une vision singulièrement étriquée de cette réalité pourtant polyphonique que constitue le commerce vénéto-ottoman au XVIIIe siècle, et ceci malgré d’évidentes qualités dont la moindre n’est pas de proposer une utile synthèse historiographique sur un sujet dont nous sommes encore loin d’avoir épuisé toute la richesse.

Mathieu Grenet.