La main de Thôt : Théories, enjeux et pratiques de la traduction

Illustration de Sylvian Meschia

La main de Thôt : ISSN 2272-2653

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n° 1 - Genre et traduction - Langue des Signes

[Sommaire du numéro]

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Juan Carlos Carreras

Interprétation et traduction poétique – Jouer avec les limites des langues et donner à voir leur potentiel émotionnel

Texte intégral

1Depuis 2009, DES’L (Société coopérative d’interprétation et de traduction – Languedoc Roussillon) travaille en partenariat avec Art résonance, association de poètes qui œuvre pour la promotion et l’accessibilité de la poésie contemporaine.

2La demande initiale de l’association à notre SCOP : permettre au public sourd d’avoir accès au festival Voix Vives de la méditerranée, à Sète.

3Notre premier travail a consisté à travailler avec nos partenaires poètes sur le sens que pouvait prendre notre action ponctuelle dans un festival concernant des poètes venant de toute la méditerranée, dans un grand nombre de langues traduites, lues et relues à différents lieux de l’espace public de la ville. Notre démarche ensuite a été de nous rapprocher de poètes et/ou traducteurs sourds qui avaient une expérience de production poétique. Ensuite, nous avons étudié les textes des poètes entendants et travaillé sur la traduction de poètes sourds via leurs vidéos.

Méthodologie :

4Vers le français à partir d’œuvres poétiques signées ou écrite :

  • Visionnage de la captation et/ou lecture. Travail en binôme Interprète/traducteur

  • Travail d’appropriation de l’œuvre et des émotions qu’elle génère. Travail en binôme Interprète/traducteur

  • Traduction vers la langue cible. Travail en binôme Interprète/traducteur

  • Reprises et finalisation de la traduction. Travail en binôme Interprète/traducteur

  • Envoi de la rédaction pour validation à Art résonance (association de poètes) pour avoir un regard d’expert sur le résultat.

  • Validation ou retour des poètes sur la forme.

Une nouvelle pratique ?

5Au-delà de la forme esthétique que demande ce type de production, nous avons été très vite confrontés à notre capacité à nous libérer des contraintes des langues travaillées. En effet, il nous a fallu parfois inventer, torturer voire redéfinir des concepts pour permettre à l’œuvre originale de trouver des équivalents dans la langue d’arrivée (création de néologisme, jeux sur la longueur des mots …).

6Très vite, nous avons décidé de créer un groupe de travail :

7Laboratoire de traduction poétique en partenariat avec :

8L’université Paris 8 (chercheurs en linguistique), le CNRS (chercheurs), Visuel France (experts en langue des signes), Art résonance (poètes), DES’L (interprètes et traducteurs), des poètes sourds et entendants, des interprètes et traducteurs

9Ce laboratoire a pour vocation d’analyser les processus d’interprétation et de traduction qui se jouent dans ce contexte.

10L’idée n’étant pas de modéliser une pratique mais de comprendre et de mettre en exergue les spécificités de ce type de traduction en partant des fondamentaux de la profession d’interprétation et en redéfinissant les limites de notre action.

11Aujourd’hui, conscient que nous avons à réfléchir à une problématique qui dépasse nos 2 langues de travail et qui se pose également pour les autres traducteurs, nous axons une partie du travail sur l’importance que joue l’émotionnel dans cette pratique.

12En effet, si pour la plupart des interprétations habituelles nous nous interrogeons sur le « vouloir dire du locuteur » il semble qu’ici, le vouloir dire émotionnel prime sur le sens des mots.

13Ainsi, au moment de préparer nos prestations, lorsque nous rencontrons les poètes auteurs que nous allons interpréter et que nous les questionnons sur le sens de leur œuvre ou de telle partie de leur travail, ils nous répondent unanimement que le sens varie avec le temps et qu’il ne leur appartient pas.

14C’est ici que notre approche a significativement changer d’angle dans la mesure où notre mission devenait non plus de traduire du sens ou du « vouloir dire » mais, travailler sur une adaptation de l’intention émotionnelle à la limite de la transduction*.

15Cependant, ces retours ont permis de « libérer » les traducteurs/interprètes dans la mesure où la commande est, non plus d’être fidèle au sens littéral du terme mais d’exprimer les émotions du texte original dans une autre forme nous demandant de mettre en adéquation les émotions que nous procure l’œuvre avec les émotions que cherche à exprimer (ou pas) l’auteur de l’œuvre, dans sa langue et sa culture d’origine.

16Concrètement, lors du festival de Sète attire des poètes venus de tous les pays de la méditerranée ainsi que de poètes issus d’autres régions dans lesquelles l’histoire a développé une culture méditerranéenne (Amérique du sud, Amérique centrale, Afrique de l’ouest, Francophonie …). Plus de 100 poètes sont réunis sur plus d’une semaine.

17Sur la scène :

18Les poèmes sont d’abord lus par l’auteur dans sa langue d’origine puis, une traduction est lue par un comédien professionnel (ainsi, nos traductions vers le français d’œuvres en langue des signes ont été lues en suivant ce principe).

19Plusieurs « formes » sont adoptées :

  • Lecture dans la langue d’origine et interprétation simultanée

  • Lecture de la traduction en français avec interprétation simultanée

  • Lecture dans les 2 langues puis traduction en L.S. par un traducteur sourd

20Le Labo :

21Le labo s’est réuni à 3 reprises en 2012 et il a permis de croiser les regards experts, les analyses et les propositions autours d’œuvres poétiques. Ainsi, nous avons travaillé conjointement sur des créations poétiques (vers le français et vers la langue des signes) et nous avons confronté nos propositions, blocages et réflexions afin de trouver et d’objectiver des éléments spécifiques concernant ce type de traduction.

22Aujourd’hui ce laboratoire permet d’avoir des moments et des compétences réunies pour toucher, nommer et visualiser ce que la création poétique nous demande de bouger dans nos pratiques interprétatives. Avec à la fois des praticiens et des théoriciens des langues, l’objectif du Labo Poésie et de pousser prudemment les frontières de notre pratique tout en respectant les intentions des auteurs ainsi que les contraintes des langues concernées.

23Enfin, ce laboratoire permet d’ouvrir le champ de la réflexion sur les interactions entre les langues et les cultures. Dans un contexte où les langues, l’interprétation et la traduction sont considérée comme partie prenante de la réalisation artistique, nous évoluons et réalisons nos travaux de recherche et de mise en forme dans un climat bienveillant où notre pratique permet en effet aux cultures et aux peuples de partager et de transmettre leurs émotions.

24De la même façon qu’un palestinien et un israélien se retrouvent, autour de la même table, à confronté de chaque côté du mur leur vision des tensions qui animent leur peuple, nous sommes ici entre des formes culturelles et linguistiques parfois tellement lointaines que la technique ne suffit pas à rapprocher et à véhiculer les émotions. La recherche qui guide nos travaux se nourrit du rapport entre ces cultures, de ces autres façons de voir le monde et de le partager pour construire de nouveaux modes d’interprétation

25J. Carlos Carreras, février 2013
DES’L – J. Carlos Carreras – Février 2013
www.deslangues.fr Des.langues@gmail.com
28, rue des anémones – 34170 Castelnau le Lez – 06 74 59 82 24

Pour citer ce document

Juan Carlos Carreras, «Interprétation et traduction poétique – Jouer avec les limites des langues et donner à voir leur potentiel émotionnel», La main de Thôt [En ligne], n° 1 - Genre et traduction, Langue des Signes, mis à jour le : 09/01/2018, URL : http://revues.univ-tlse2.fr/lamaindethot/index.php?id=197.