La main de Thôt : Théories, enjeux et pratiques de la traduction

Illustration de Sylvian Meschia

La main de Thôt : ISSN 2272-2653

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n° 7 - Transmissions, traductions, interprétations

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Karen Meschia

Introduction : pour Solange Hibbs

Texte intégral

1Ce numéro spécial de La main de Thôt, au format un peu inédit, entend saluer la carrière et les réalisations de Solange Hibbs, instigatrice de la revue, fondatrice et première directrice du Centre de Traduction, Interprétation et Médiation linguistique (CeTIM) de l’Université Jean Jaurès, dont la revue est l’émanation.

The most effective way to do it is to do it

Amelia Earhart

2C’est sa double vocation de Professeure d’études hispaniques dix-neuvièmiste et d’interprète de conférences, membre de l’AIIC, complétée par une spécialisation ultérieure en traductologie, qui fait la différence de Solange Hibbs-Lissorgues dans le champ universitaire. Elle a toujours assumé ses trois casquettes avec autant de panache que de naturel, comme quelque chose qui allait de soi. Cette « athlète linguistique de haut niveau »1, semblait n’éprouver aucune difficulté à naviguer sereinement entre un congrès d’orthodontistes catalans, un séminaire de recherche sur les représentations culturelles dans l’Espagne du XIXe siècle et un atelier de traduction juridique, au cours duquel pratique et théorie se mêlaient harmonieusement.

3Jeune interprète vivant en Espagne dans les années 1970, son désir d’approfondir sa réflexion et d’élargir le champ des possibles l’a amenée vers une licence d’espagnol à l’Institut français de Madrid. S’ensuivirent l’obtention de l’agrégation et ses premières expériences de l’enseignement dans les zones rurales d’un pays qu’elle connaissait encore mal pour n’y avoir jamais vraiment vécu, à la suite d’une enfance nomade au sein d’une famille franco-américaine. L’obtention de sa thèse en 1987 marquera le début d’une carrière universitaire très riche, au cours de laquelle Solange Hibbs a pleinement occupé des rôles administratifs, pédagogiques, scientifiques, sans jamais abandonner ses activités d’interprète.

4Côtoyer deux mondes très éloignés, celui de l’enseignement et de la recherche et celui des grands organismes internationaux, des professions libérales et des entreprises privées, lui conférait une vision particulière des deux univers et une grande lucidité quant aux réalités du monde du travail et leur articulation avec la formation. C’est ainsi qu’elle fut parmi les premiers à comprendre l’intérêt de faire évoluer l’apprentissage des langues à l’université vers d’autres métiers que l’enseignement, ayant compris très tôt les enjeux du développement de l’industrie des langues. Pour autant, cet engagement en faveur des formations professionnelles ne s’est pas poursuivi au détriment d’un engouement pour les activités de recherche et la certitude de leur pertinence accrue dans le monde d’aujourd’hui.

5Tout s’est passé comme si mener de front autant d’activités simultanément décuplait son énergie : force de propositions inlassable, avide de nouveaux projets, avec toujours autant d’enthousiasme, au point de donner parfois le tournis à celles et ceux qui s’efforçaient de la suivre… Elle aura incarné la recommandation d’Amelia Earhart, citée en exergue, dans sa volonté de bousculer les cadres, de refuser les lenteurs et de plaider pour que les enseignements proposés aux étudiant-e-s soient en adéquation avec le projet pédagogique qui les sous-tendaient.

6Pour décliner les différentes facettes de ce profil atypique, son amour du jardinage nous invite à filer la métaphore :

7...de la défricheuse de terrain : Consciente de la nécessité de proposer de nouvelles formations professionnalisantes en langues, Solange Hibbs fut à l’origine, il y a déjà 25 ans, d’un premier DESS de Techniques de la Traduction et Traduction Spécialisée, créé dans le Département de LEA de l’Université de Toulouse 2. Ce diplôme a posé le socle d’une suite de réalisations et de créations : l’obtention de l’ouverture d’un IUP (Institut Universitaire Professionnalisé) de Traduction-Interprétation en 2003, qui s’est finalement transformé, au gré des réformes successives, en un département autonome intégré dans l’UFR des Langues de l’UT2 en 2009 : le Centre de Traduction, Interprétation et Médiation linguistique (CeTIM), qu’elle a co-dirigé jusqu’en 2015.

8De la même façon, lorsque la Direction générale de la Traduction à la Commission européenne a annoncé son intention en 2007 de créer un Master européen de traduction et de labelliser les diplômes, le CeTIM s’est empressé de prendre rang et a fait partie ainsi des 37 premières universités européennes à obtenir le label EMT (European Master’s in Translation), tout comme il fut à l’origine d’un des premiers doubles diplômes à l’université, en collaboration avec le département d’italien.

9...de la désherbeuse d’idées préconçues : Grâce à la vision et l’entêtement de sa directrice, le CeTIM a été innovateur à deux égards notamment, faisant mentir les détracteurs incrédules qui ne croyaient pas à la faisabilité de la chose.

10Le premier défi, en proposant un parcours spécifique « Interprétation et Médiation linguistique » au sein d’un Master LEA obtenu en deux ans, a été de rendre plus accessible des enseignements généralement réservés à une élite, par le biais de cours d’interprétation de liaison et de traduction consécutive, ce qui mettait certain-e-s sur la voie de l’interprétation de conférence.

11Bien plus « iconoclaste » est d’avoir relevé le pari d’intégrer à cette formation la Langue des signes française en binôme avec l’anglais, au même titre que l’allemand, l’espagnol et l’italien. Le pari était osé, eu égard au positionnement historique de cette langue en Sciences du langage, sans parler de la disparité de profils des candidats potentiels, dont la pratique de la langue des signes était souvent liée au cadre familial ou professionnel, assez loin du profil de linguiste universitaire des autres étudiants. Pour se convaincre du bien-fondé de ce choix, il suffit de citer le parcours exemplaire d’Adeline Lebeaux Aileo, qui, à la suite de son Master anglais-LSF a obtenu une bourse d’études à l’Université de Penn State, aux Etats Unis, où elle s’est inscrite en thèse sous la direction du Docteur Joseph Valente2.

12de la spécialiste des sols fertiles : Un message que répétait inlassablement Solange Hibbs à ses étudiants concernait la nécessité de prendre des initiatives et d’aller à la découverte de toutes les opportunités linguistiques, intellectuelles ou professionnelles qui s’offraient à eux. Elle donnait elle-même l’exemple de cette façon d’enrichir le terrain environnant en nouant de nombreux partenariats avec les acteurs socio-professionnelle de la ville, de la région et au-delà. La liste des projets professionnels pérennisés est longue : le Festival des créations télévisuelles de Luchon, le Marathon des mots, les Rencontres Cinémas d’Amérique Latine de Toulouse, l’Université européenne d’été Droit de santé et Éthique biomédicale à l’Université Paul Sabatier, pour n’en citer que quelques-uns. Elle a également été le moteur de nombreux échanges fructueux avec différentes écoles et universités espagnoles, où elle était invitée, soit en tant que spécialiste de l’interprétation et de la traductologie, soit en tant que dix-neuvièmiste. Un moment fort de ces activités aura sans doute été l’organisation d’un séminaire Penser la traduction à la Casa de Velázquez au printemps 20143, en collaboration avec l’actuelle directrice du CeTIM, Carole Fillière.

13de la semeuse à tous vents : Que ce soit pour favoriser la dissémination de la recherche, pour mieux faire connaître les métiers de la traduction, pour encourager les échanges entre chercheurs de différents domaines, ou bien entre professionnels et néophytes, Solange Hibbs aura été de toutes les actions allant dans ces différentes directions : organisatrice ou coorganisatrice de Journées d’Études et de colloques4, éditrice, coéditrice de collections5, auteure d’articles et d’ouvrages6 sur l’Histoire culturelle espagnole et sur la traduction7. La récente publication d’un beau recueil, Corps et traduction, corps en traduction8, semble indiquer que ces activités se poursuivent de plus bel encore aujourd’hui.

14Il est un fil conducteur qui parcourt ses travaux et ses préoccupations depuis les premiers jusqu’aux derniers : un intérêt plus que théorique pour l’évolution de la place des femmes dans la société. En témoignent ses nombreuses monographies sur des figures féminines marquantes de l’Espagne du XIXe siècle : Magdalena de Santiago Fuentes, Rosario de Acuña, Faustina Sáez de Melgar9, tout comme le choix de thématique d’un cycle de journées d’étude et du premier numéro de la présente revue Genre et traduction, entre autres. La traduction en 2012 du livre Le mot et le secret, de Clara Janés, dans une collection « Créations au féminin »10, lui permettait de mettre son amour de la poésie au service de l’écriture féminine en rendant accessible à un nouveau public les magnifiques textes de cette poète, accomplissant ainsi son rôle de passeuse, sa raison d’être en tant que traductrice et interprète.

15Deux mots de la fin

16d’une ancienne étudiante du Cetim

17Par sa passion communicative, Solange Hibbs a su nous faire découvrir de manière vivante les joies et les défis des métiers de traducteur et d’interprète. Son engagement pour le CeTIM et ses étudiants était pour nous évident et constant : cela se sentait dans l’atmosphère dynamique et chaleureuse de la formation, à travers les contenus pédagogiques qui regorgeaient d’expériences professionnelles variées, à travers les nombreuses lettres de recommandation envoyées pour développer des opportunités de stage pour chacun, et à travers le temps que prenait Solange Hibbs pour discuter avec nous de nos projets individuels et nous soutenir.

18Au fil de ses cours, qui s’appuyaient toujours sur des sujets d’actualité, elle nous poussait à être plus exigeants envers nous-mêmes, plus organisés et professionnels dans notre approche. Cette manière de nous inviter à la réflexion sur notre future profession, tant au niveau technique que social, m’a permis de me sentir plus consciente des enjeux du monde du travail.

19Pour mon parcours personnel, Solange Hibbs a été d’autant plus déterminante qu’elle m’a encouragée avec beaucoup de bienveillance à poursuivre sur la voie de l’interprétation de conférence, découverte au cours de la formation dans le cadre du parcours « Médiation linguistique ». Grâce à son soutien et aux compétences acquises au CeTIM, j’ai pu intégrer par la suite le Master d’interprétation de conférence de l’ESIT et devenir interprète. Je tiens à dire un énorme merci à Solange Hibbs pour toute l’aide qu’elle m’a apportée et pour avoir cru en moi. Son exemple donne envie de s’investir avec tout autant d’énergie et de détermination dans la défense des métiers de la traduction et de l’interprétation.

20Carmen Lemoigne, ancienne étudiante du CeTIM, Interprète de conférences

21d’un fidèle collègue et ami de l’AIIC

22J’ai eu le privilège de côtoyer Solange Hibbs depuis une vingtaine d’années. Nous avons d’innombrables fois partagé une cabine d’interprétation simultanée. Ces « concabinages » furent à chaque fois un plaisir et notre collaboration a toujours été marquée par la confiance réciproque indispensable en cabine. Si je connais d’abord le visage de Solange l’interprète, j’ai également pu découvrir celui de Solange l’universitaire. Pour elle, ces deux activités sont les deux faces d’une même médaille. À plusieurs reprises, Solange m’a fait l’honneur de m’inviter au CeTIM pour présenter à ses étudiants le métier d’interprète de conférence. À cette occasion, j’ai ressenti la passion qu’elle éprouvait pour la transmission aux générations futures de son – très grand – savoir et de son savoir-faire.

23Que ce soit comme interprète ou comme enseignante – et, finalement, dans les deux cas on transmet quelque chose –, Solange s’est toujours distinguée à la fois par son exigence et sa bienveillance : exigence, sans laquelle il ne peut y avoir de travail bien fait, et bienveillance, qui fait de Solange une personne aussi attachante.

24En prenant sa retraite de l’Université, Solange manquera aux étudiants. Mais j’aurai, quant à moi, la chance et le plaisir de pouvoir continuer à travailler à ses côtés au cours de nos missions d’interprétation.

25Edgar Weiser – Interprète de conférences AIIC

26Comme indiqué au début de cette introduction, afin de refléter toutes les facettes du portrait dressé ici, La main de Thôt s’écarte momentanément de sa ligne éditoriale habituelle pour offrir un espace d’expression aux collaborateurs et amis hispanistes de Solange Hibbs qui ont tenu à manifester leur amitié, en intégrant à l’ensemble des contributions sur le dix-neuvième siècle espagnol.

27Pour son ancienne coéquipière du CeTIM, il ne reste plus qu’à lui souhaiter de longues et belles années de jardinage...

Notes de fin numériques :

1 Formule employée par Solange Hibbs elle-même pour qualifier plus généralement le métier d’Interprète de conférences, dans son article « L’interprète de conférence ou le corps traduisant », in HIBBS, SERBAN, VINCENT-ARNAUD (éds.), 2018, p. 65.

2 Voir La main de Thôt, n° 1 qui comporte la traduction des premiers chapitres du livre de Joseph VALENTE, 2011.

3 Voir La main de Thôt, n°3 pour le compte-rendu du Séminaire « Penser la traduction », Madrid, Casa de Velázquez (24 janvier, 21 février, 28 mars et 25 avril 2014).

4 Notamment le colloque international organisé à l’Université de Toulouse Jean Jaurès en décembre 2013, Los discursos de la ciencia y de la literatura en España (1875-1906), qui a donné lieu à une belle publication : HIBBS, FILLIÈRE (éds.), 2015.

5 Notamment la collection Histoire des idées et des représentations culturelles en Espagne au XIXe siècle. BALLESTÉ, HIBBS (éds.), 2002, 2009, HIBBS, (éd.), 2010.

6 Notamment HIBBS-LISSORGUES, 1995, 2009 ; HIBBS-LISSORGUES, in Botrel, (éd), 2003, p. 650-661 ; HIBBS-LISSORGUES, in Meunier, Samper (éds.), 2008 p. 371-386.

7 Notamment HIBBS, MARTINEZ (éds.), 2006, GINÉ, HIBBS (éds.), 2010.

8 HIBBS et al. (éds.), 2018.

9 Voir, par exemple, HIBBS-LISSORGUES, in Besse, Mékouar-Hertzberg (éds), 2004, p. 43-57 ; in Fernández, Ortega (éds.), 2008, p. 325-343.

10 JANÉS, Clara, 2012, Le mot et le secret, Paris, L’Harmattan, traduction et préface de Solange Hibbs.

Pour citer ce document

Karen Meschia, «Introduction : pour Solange Hibbs», La main de Thôt [En ligne], n° 7 - Transmissions, traductions, interprétations, mis à jour le : 11/02/2020, URL : http://revues.univ-tlse2.fr/lamaindethot/index.php?id=743.

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