La main de Thôt : Théories, enjeux et pratiques de la traduction

Illustration de Sylvian Meschia

La main de Thôt : ISSN 2272-2653

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n° 7 - Transmissions, traductions, interprétations - Recensions

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Carole Fillière

Greguerías / Brouhahas, Ramón Gómez de la Serna, Traduction et Édition critique par Laurie-anne Laget, Paris, Classiques Garnier, 2018, 549 p.

Texte intégral

1La collection Littérature du monde des Classiques Garnier accueille la très belle traduction par Laurie-anne Laget des Greguerías de Ramón Gómez de la Serna (1888-1963). Spécialiste des arts et des littératures d’avant-garde espagnols et de cet écrivain, elle nous propose ses Brouhahas en réponse au défi traductif lancé par Ramón Gómez de la Serna, figure majeure des lettres hispaniques du début du XXe siècle, malheureusement encore trop méconnu en France, et ce malgré l’influence qu’il a exercé en son temps en Europe.

2Cent ans après la publication du premier recueil de cette formule polymorphe qui fera le succès de son auteur, Laurie-anne Laget pallie une carence dans le domaine éditorial français par la première édition critique et traduite de ces textes atypiques. Celui qu’on a fini par appeler de son seul prénom, Ramón, a offert son « sésame universel » (contraseña universal) au lecteur dans une somme, Total, publiée en 1962. Laurie-anne Laget part de cette dernière compilation révisée par l’auteur, dont elle a sélectionné pas moins de 1502 greguerías, auxquelles elle en a ajouté 48, inédites car puisées parmi la centaine de greguerías choisies par Ramón pour une anthologie postérieure, à laquelle il n’a pu donner forme de son vivant. Cette édition bilingue de 549 pages, qui comporte une série d’illustrations de l’auteur, est également enrichie par la traduction inédite de l’intégralité d’un manifeste esthétique progressivement enrichi par Ramón entre 1917 et 1962. L’ouvrage suit l’ordre de publication de 1962 : les greguerías traduites, un ou deux par page du volume initial, qui en contenait 1592, reflètent par leur succession, qui se refuse à tout classement, la sédimentation créative qui leur donne forme et sens.

3Dans son introduction critique, la spécialiste présente cet auteur prolifique, qui fut tour à tour et tout à la fois journaliste, dramaturge, biographe de talent, nouvelliste, romancier et cultivateur de l’autobiographie. Marqué par un silence concomitant à son long exil argentin entre 1936 et 1963, puis stigmatisé par ses choix après un retour en péninsule en 1949, Ramón Gómez de la Serna, omniprésent dans la presse et le monde culturel des années 20 et 30, ne sera cependant l’objet de reconnaissance et d’hommages que tardivement, avant d’être redécouvert dans les années 70. Laurie-anne Laget éclaire avec précision la figure devenue mythique de cet « anomalie » littéraire ou prétendue telle dans le panorama espagnol, de cette image qu’il a lui-même forgée, en parfait homme de spectacle. Son analyse cible les rapports entre création littéraire et presse au début du XXe siècle, pour montrer ce que fut chez Ramón la recherche de nouvelles formes artistiques enracinées dans des pratiques héritées du XIXe, sa parfaite compréhension du passé, loin des stéréotypes des modèles figés ou dépassés, et de l’avenir et des possibilités médiatiques que la technique artistique, le cinéma notamment, rendait possible. Le lecteur est plongé dans la fabrique de l’écrivain (LAGET, 2012) et voit surgir, dans cet espace d’expérimentation qu’est la presse des années 20, le phénomène médiatique et brand moderne, roi des performances et des happenings, animateur des fameux banquets du café Pombo, metteur en scène de son bureau ou torreón. La pratique de la littérature était novatrice chez celui qui côtoyait Picabia, Tzara, Miró, Picasso, Kra, Buñuel.

4Ramón commence à publier en 1912 ses premières greguerías, et la deuxième partie de la préface critique expose les caractéristiques de cette formule à succès. La greguería est volatile, elle est un défi ou un camouflet pour les amateurs de définitions, de cases, d’étiquettes. Ce genre polymorphe, sous ses « faux airs de définition » (29), joue avec les codes des formes brèves, passe de l’énigme au proverbe en s’associant les voltes du calembour et du mot d’esprit, surprend parfois lorsqu’il crée ce qu’aujourd’hui l’on désigne comme micro-récit. Comme le rappelle Laurie-anne Laget, son créateur a toujours pris soin de ne pas expliciter la greguería. Il a toujours préféré à l’élucidation générique la métaphore, le pluriel, la pointe oxymorique de la « trouvaille fortuite, introuvable ». C’est pourtant bien une formule qu’il pose en 1943, trente ans après la naissance de la forme, lorsqu’il trace l’équation Humorismo + metáfora = greguería, que sa traductrice offre au lecteur français comme « Humour + métaphore = brouhaha ».

5Brouhaha. S’il ne fallait retenir qu’un élément traductologique, ce serait ici la traduction de greguería. Titre, formule, signature, ce terme a fait couler beaucoup d’encre. Alors que Ramón se veut artiste du nouveau, veut offrir un regard neuf sur le monde et crée pour cela une forme novatrice, il n’invente pas pour autant un néologisme. Il reprend au contraire un mot oublié, recensé en 1734 dans le Diccionario de Autoridades, et signifiant « rumeurs confuses » (confusión de voces). Aux effets de saturation sonore s’ajoute l’étrangeté marquée par le linguistique (le grec / el griego). Voilà qui résonne de ce que nous rappelle Barbara Cassin1 dans son Éloge de la traduction : l’autre parle toujours une langue tierce (CASSIN, 2016). Ce qui chez elle est la langue universelle de la traduction, le grec, devient chez Ramón le signe de sa traduction du réel, de sa langue autre de poète humoriste, de sa forme brève qui associe révélation et évidence, deux termes qui pourraient constituer la finalité de toute traduction.

6 Le pouvoir démiurgique de Ramón, qui a « changé le sens de ce mot et l’[a] fait devenir ce que jusqu’alors il n’était pas » (cambié su sentido, […] la convertí en lo que no era, 61) est celui de la création par le détour, qui permet à l’écrivain d’emplir un terme de lui-même au point qu’il en devient synonyme de son être créateur, marque de sa créativité et de son expression artistique. Y a-t-il « intraduisible » plus séduisant ? Car on ne cesse de la retraduire, cette greguería ! Laurie-anne Laget s’insère dans une chaîne prestigieuse de traducteurs et s’y fait légitimement une place. Les greguerías furent traduites en France par Valéry Larbaud, mais avant lui par B.-M. Moreno (Hispania, 1918) et par Mathilde Pomès2, avec qui il collabora (Échantillons, Grasset, 1923), et ses autres ouvrages par Jean Cassou, Marcelle Auclair et Adolphe de Falgairolle dans les années 20 et 30. Paul Aubert et Jean Téna, en 1977, publièrent une sélection traduite dans la revue Le pont de l’épée et, récemment, une retraduction a été publiée en 1992 et rééditée en 2005 par Jean-François Carcelen et Georges Tyras, qui ont choisi de garder le titre de Greguerías.

7Ce titre original est d’ailleurs conservé en espagnol dans la plupart des traductions faites en allemand, anglais, italien, portugais et tchèque, nous apprend la retraductrice. Alors que J.-F. Carcelen et G. Tyras avaient envisagé le beau « Brêveries » qui, selon elle, interprète trop librement l’original, et qu’ils avaient écarté, Larbaud proposait un « Criailleries » qui se justifiait peut-être sonorement, mais qui tirait les textes vers le cri et le pépiement absurde. Si Aphorisms fut retenu en anglais par Miguel González-Geth, il simplifiait le tout en antéposant au texte une appartenance générique que l’auteur refusait de voir prédominer, tandis que les Sghuribizzi de Gesualdo Bufalino faisaient des brèves ramoniennes des caprices et bizarreries ornementées. Laurie-anne Laget convoque une autre possibilité, émise par Antonio Marichalar, qui proposait « Criardises ». Or, dans sa fidélité au choix premier de l’auteur, la traductrice se refuse de recourir à un néologisme. Paul Aubert et Jean Téna le rappelaient, la traduction littérale de Greguerías est « Charabias » qui renvoie au patois auvergnat (AUBERT, TÉNA, 1977, 4), mais pour elle les connotations négatives rendaient ce terme problématique, tout comme l’était « Barbarismes ». « Galimatias » ne la satisfaisait pas non plus car il mettait l’accent sur la confusion du propos. Sa « trouvaille » ramonienne est alors heureuse : Laurie-anne Laget retient, et imposera peut-être, les « Brouhahas » pour leur idée de bruit confus et leur étymologie. En hébreu ce mot signifie « béni soit celui qui vient » (Psaumes, 118, 26), ce qui semble annoncer la surprise et la révélation qui surviennent dans le texte de la greguería et dans sa lecture, conçue comme « exercice de la curiosité et de l’ouverture » (51).

8 Les Brouhahas sont avant un tout une métaphore, un rapport et un indéfini. Ils jouent avec les mécanismes de transgression et s’affranchissent des codes multiples de la langue et des conventions. Ils proposent « une lecture figurée du monde, au travers d’associations d’images, qu’il[s] constitue[nt] en une réalité poétique inédite, une réalité plurielle invitant à la rêverie » (33). Ils questionnent le lien entre aphorisme et poésie en prose, les enjeux et effets de sens entre lecteur et texte dans la création textuelle participative. Ils sont la scène d’exposition de la fulgurance, lorsque la puissance de l’analogie ramonienne perçoit les « rapports insoupçonnés entre les choses », au cœur d’une pratique créatrice de l’image (MONEGAL, 1998). Cette écriture du fragment et de l’éclat de la prose pose les questions multiples de la traduction de l’humour et de l’ironie, des jeux de mots, de rythme et de sonorité. Pour cela, on ne peut que souscrire aux principes de la traductrice : traduire est pour Laurie-anne Laget comprendre « l’effet Ramón » (MERCADIER, 1992) afin de retrouver la fécondité du regard, mais aussi la sensation d’évidence que les Brouhahas transmettent malgré l’image d’incongruité et de surprise toujours mise en avant. Ils sont une lecture singulière, vive et ciselée, décalée et sonore, d’un réel que l’artiste découvre et dévoile à son lecteur. Aussi la forme majoritaire est-elle celle du dictionnaire – on songe d’ailleurs à la lecture de Ramón au Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, publié de façon posthume en 1913 – mais un dictionnaire renouvelé, qui n’est cependant pas exclusif à son auteur, car il frappe le lecteur au coin du « bon non-sens » pourrait-on écrire en faisant un mauvais jeu de mots.

9« Traduire les Greguerías a ainsi consisté, pour moi, à respecter ce désir ramonien de créer une parole poétique détournée de son sens premier et remotivée » (39). Laurie-anne Laget retrouve ce « langage revitalisé » (40) qui permet au lecteur d’accéder à une sensibilité nouvelle et à une réalité plus profonde et cohérente. Et elle le fait en s’accordant une liberté créatrice vis-à-vis du texte, car toujours elle s’efforce de reproduire trois mécanismes clés : les jeux sur la matière sonore des mots et la fabrication du sens à partir des signifiants (SALAÜN, 1986, 112), l’imagination visuelle, l’association d’idées créatrice de sens. Les changements de référents servent alors la fidélité et l’acte de déchiffrement visuel et sonore proposé par Ramón Gómez de la Serna, car « [l]e plaisir du texte ramonien ne consiste pas en autre chose qu’en la création d’une version plus expressive du réel » (47).

Gageons que cette traduction de ces 1550 Brouhahas fera du bruit, et non qu’elle restera une rumeur confuse au sein de notre panorama littéraire, incontestablement enrichi par la littérature traduite. Souhaitons également que ce bruit invitera les éditeurs français à publier davantage de traductions capables de refléter la diversité littéraire de l’Espagne, ce pays voisin dont on dit souvent que les habitants sont bruyants, d’ailleurs, car vivants, comme le prouvent ses créateurs.


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10Je remercie ici la traductrice qui a aimablement autorisé La Main de Thôt à reproduire certaines de ses traductions :

Quand l’aspirateur du voisin du dessus est en marche, il avale toutes les idées que nous avons.

Le cyprès, c’est un puits devenu arbre.

En se mettant du rouge à lèvres, elle a corrigé à l’encre rouge ce que ses lèvres venaient de dire.

La carte des Amériques porte un corset.

La fumée, c’est traduire en néant ce qui était quelque chose.

Il faut bien que quelqu’un mange les courgettes.

Les cendres des fumeurs aseptisent la blessure du vent.

Continents : nuages de pierre.

Agonie : mot très court, qui parfois s’éternise.

On dirait que le L balance un coup de pied à la lettre qui le suit.

L’ocre est un coloris médiocre.

Si en parlant avec elle au téléphone vous sentez son parfum, c’est que vous êtes amoureux.

Lorsqu’on observe les étoiles, on navigue toujours.

Le souffleur, c’est l’écho avant la voix.

Notes

1 Ces modestes notes sont ici l’occasion de saluer l’entrée en octobre 2019 à l’Académie Française de Barbara Cassin, philologue et philosophe passionnée et passionnante, dont la trajectoire personnelle et intellectuelle, les travaux individuels et collectifs font profondément avancer la réflexion sur la traduction et les rapports entre les langues et les cultures, ainsi que sur les questions de genre.

2 Il serait bon de dédier une véritable étude à cette traductrice, car Mathilde Pomès fut souvent pionnière en matière de découverte et de médiation, et ses traductions révélatrices de talents que d’autres récupérèrent par la suite.

Pour citer ce document

Carole Fillière, «Greguerías / Brouhahas, Ramón Gómez de la Serna, Traduction et Édition critique par Laurie-anne Laget, Paris, Classiques Garnier, 2018, 549 p.», La main de Thôt [En ligne], n° 7 - Transmissions, traductions, interprétations, Recensions, mis à jour le : 14/01/2020, URL : http://revues.univ-tlse2.fr/lamaindethot/index.php?id=810.

Quelques mots à propos de :  Carole Fillière

carole.filliere@gmail.com
Université de Toulouse Jean Jaurès
LLA-CREATIS