La main de Thôt : Théories, enjeux et pratiques de la traduction

Illustration de Sylvian Meschia

La main de Thôt : ISSN 2272-2653

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n° 8 - Traduire la chanson - Dossier Gemma Pasqual, Viure perillosament : projet de traduction des étudiants de la section Catalan du DEHHA

[Sommaire du numéro]

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Laia Cordoba, Noelia Fernandes, Joana Guilherme, Jean Herrero, Maria Jimenez, Sanaa Lamalan, Yasmin Louah, Hajar Marhnouj, Anna Montoto, Samuel Moura, José Perea et Sara Yanina

Traduction par les étudiants de la nouvelle « La carta estripada / La lettre déchirée » révisée et complétée par CF

Table des matières

Texte intégral

La lettre déchirée

1Elle écrivait, la fenêtre grand ouvert et sur sa table se trouvait un énorme bouquet de lilas si parfumé qu’il lui faisait tourner la tête. Depuis sa plus tendre enfance, elle remplissait sa maison de fleurs si c’était la saison et de branches vertes quand il n’y avait plus de fleurs. Tout l’espace était occupé par des vases emplis de roses et de colliers de glycine qui laissaient tomber très vite leur couleur lilas sur le bois luisant et sombre du meuble où se trouvait le vase. 

2 Une famille, une maison abandonnée, un jardin délaissé, jardin idéal et pur parmi tous les jardins. J’ai envie d’écrire un roman où se trouve tout cela. 

3Mais, sinueusement, s’approchait d’elle, comme demandant pardon pour son intrusion, un autre roman, de structure simple, et un bal, et un mariage, et une terrasse recouverte de pigeons.

4Et tout à coup une phrase : L’amour m’écœure.

5— Je l’ai déjà écrit, ce roman !, s’exclama-t-elle, contrariée.

6Une autre phrase : Eh bien, tout me semble extrêmement grossier, vraiment répugnant

7— Karénine. En prononçant ce nom, son regard devint triste et elle cessa d’écrire.

8  La tramontane soufflait, on entendait le vent qui entrait sous la porte, elle observa par la fenêtre le laurier feuillu que le vent balançait, on aurait dit une mer d’eau noire.

9Elle se leva de sa chaise et sans hésiter chercha dans sa bibliothèque les quatre volumes d’Anna Karénine, passa son doigt sur leur dos, en prit un et lut à voix haute :

10Traduction intégrale et directe du russe par Andreu Nin.

11Où est Nin ?, se demandait-elle après tant d’années.

12Le 16 juin 1937 fut le dernier jour où ses compagnons virent celui qui était le secrétaire général du POUM. Plus jamais on ne reverrait Andreu Nin, il avait quarante-cinq ans. Ce jour-là, à midi, il était arrivé au siège du POUM, sur les Ramblas, près du café Moka. Le milicien de garde lui avait dit qu’un militaire était passé et l’avait prévenu qu’il portait un ordre d’arrestation. Mais Nin avait décidé d’ignorer l’avertissement. Peut-être pensait-il que Barcelone n’était pas Moscou. Quelques minutes plus tard, des policiers venus de Madrid s’étaient présentés avec un ordre d’arrestation. Ils avaient emmené Nin au commissariat de la Via Laietana. Cette nuit-là, ils l’avaient conduit à Madrid. Et on n’avait plus jamais rien su de lui. 

13À cette époque, Mercè avait comprimé sa tristesse, elle l’avait réduite, rapidement, pour qu’elle ne l’étouffe pas, pour qu’elle ne se répande pas une minute de plus dans ses veines. En avait fait une boule, une balle, un plomb. L’avait avalée. Son mari, Joan, ne pouvait pas apprendre sa peine. 

14Avant, si elle n’était pas heureuse, elle se consolait en pensant que le bonheur réel n’existait pas vraiment. Maintenant, alors qu’elle se considérait plus malheureuse que jamais, elle n’avait même pas ce réconfort. Parce qu’il existait, il avait existé quelques mois, et c’était un bonheur qu’on ne lui avait pas permis de vivre totalement. Et d’avoir tant pleuré, les jours où elle était seule, ce n’était déjà plus de la peine qu’elle ressentait, mais du dégoût. Elle ne savait plus comment réagir.

15 Elle pensait que le monde était comme une scène de théâtre sur laquelle personne ne peut voir comment tout se termine parce que nous allons tous mourir avant, et ceux qui restent font comme si rien ne s’était passé. Voilà le mal.

16Et elle pleurait, sans grandes simagrées, sans grands frissons, des pleurs très intérieurs, tristes, très tristes. Et elle était montée par l’escalier, le battement de ses veines lui perçant les tempes, avait ouvert puis refermé la porte, puis s’était collée dos contre le bois, suffoquant comme si elle allait se noyer. Elle voulait être toute seule, se reposer. Sa chambre était son monde, plein de secrets.

17Joan entra dans la chambre sans demander la permission, il n’en avait d’ailleurs pas besoin, c’était aussi la sienne. Mercè referma la porte, qui était restée grand ouverte, puis, comme si elle avait été seule, commença à se déshabiller et à jeter ses vêtements par terre. De l’intérieur de l’armoire elle prit une vaporeuse robe de chambre blanche. Elle s’assit sur le lit, ôta ses chaussure d’un coup de pied et elle fit glisser lentement ses bas. Pieds nus, elle s’approcha du fauteuil et s’y laissa tomber. 

18Crie, crie. Quand tu auras crié pendant un bon moment tu ne te souviendras plus pour quelle raison tu criais et tu crieras seulement pour entendre ta voix.

19Elle brisa le silence :

20— Je t’aimais, Joan, mais l’amour est semblable aux magnolias : un grand parfum lorsqu’ils sont sur leurs tiges, cependant si tu les cueilles ils deviennent noirs en un rien de temps. L’amour plus il est loin, plus il est beau. Et moi je n’étais qu’une fillette, mon grand-père m’appelait la princesse de Putxet. On ne vit que jusqu’à douze ans, mais je n’ai pas l’impression d’avoir grandi. Il est temps que je le fasse.

21Elle serrait fort les mains pour qu’elles ne tremblent pas tant. 

22— Si tu étais différente… Parfois, je n’arrive pas à te comprendre. Je ne sais pas bien ce que tu veux. Joan parlait en faisant un effort pour contrôler la violence qui commençait à altérer sa voix.

23 — L’oncle d’Amérique… tu as payé toutes les dettes et tu as imposé une nouvelle organisation dans cette maison de paresseux et de rêveurs. L’oncle d’Amérique ! La soleil de cette maison, on t’aimait tous, ma grand-mère comme ma mère, qui disait qu’elle te voulait plus que tout. Quand j’ai eu 16 ans, tout le monde savait que je devais me marier avec toi. Mon destin était déjà écrit et moi je ne le remettais pas en cause, je ne me posais aucune question. Le jour de mes vingt ans, le jour précis de mon anniversaire, nous nous sommes mariés avec une dispense du Pape. Quand Jordi est né, j’ai commencé à me demander pourquoi tu avais voulu te marier avec moi. Après, petit à petit, j’ai commencé à comprendre. Ce sont des choses que l’on peut trouver toute seule. Il y a des hommes qui se marient afin d’avoir quelqu’un pour leur coudre les vêtements, pour leur faire à manger et pour leur donner leurs médicaments quand ils sont malades. Les illusions durent peu. Et ce qui fait plus de mal, c’est de te rendre compte que tu n’aurais pas dû en avoir.

24— Je ne sais pas pourquoi tu dis ces choses.

25— Parce que j’ai envie de les dire.

26Joan l’écoutait à peine, il se tenait debout près de la porte et essayait de comprendre ce que voulait lui dire la femme, et tout d’un coup il eut une illumination. 

27— Qui c’est ? Sa voix devint rauque.

28— Andreu Nin.

29— Nin? Tu es folle ! Tu inventes ça pour me faire du mal.

30Elle garda le silence, tendit la main et sortit une lettre de la table de chevet, la seule lettre d’amour que Nin lui avait écrite. C’était la preuve définitive, leur mariage était terminé.

31Jean attrapa la lettre, la lut et la laissa tomber par terre. Un frisson le secoua, il s’agenouilla et, tête baissée, les mains ouvertes sur ses genoux, resta immobile sans détacher son regard de la lettre. Il resta quelques instants muet, ramassa la lettre, se releva, la déchira et laissa tomber les morceaux par terre.

32— Se séparer, quand on a des enfants, ce n’est pas une bonne idée, lui dit-il en sortant de la chambre.

33Mercé s’accroupit pour ramasser les morceaux de la lettre déchirée. Elle voyait des fragments de mots, de phrases. Elle les ramassait et elle recomposait la lettre comme un puzzle. Elle se releva, bouleversée, les bouts de papier dans la main.

34Elle pensait à Nin, à son corps inerte enterré anonymement dans un fossé. Elle ferma les yeux et le vit, son abondante chevelure ondulée, son regard joyeux derrière ses lunettes, sa voix bien timbrée qui révélait sa fermeté. Sa chemise blanche déboutonnée dans le cou, son profil marqué, sa cordialité.

35Un regard peut davantage impressionner que de beaux yeux. Et le regard de Nin était impressionnant. Elle ne le reverrait plus jamais. Comme ils allaient lui manquer, les baisers donnés du fond du cœur et comme elle allait lui manquer, la voix qui, lors des heures sombres, lui avait dit : « Ma chérie ». Les larmes coulaient sur ses joues. Elle devait faire preuve de courage.

36Une petite voix dit : « Maman ». Et à ce moment précis elle décida de partir avec son fils Jordi et une lettre déchirée. 

37C’était son secret, elle savait que Joan ne le révélerait jamais. Après tout un secret, ce n’est que quelques mots dits à voix basse pour que les oiseaux eux-mêmes ne les entendent pas. Et maintenant, après tant d’années, son secret était venu lui rendre visite.

38Celui qui n’est pas heureux, c’est qu’il ne le veut pas et elle était fatiguée de jouer à la dame aux camélias depuis tant d’années. Si elle avait pu perdre ses souvenirs, comme elle serait joyeuse ! Pouvoir effacer le passé, qui nous poursuit toujours, comme l’on efface doucement la craie d’un tableau noir.  Elle rangea le sien dans un recoin de sa mémoire, s’assit à son bureau et se plongea dans un nouveau roman. 

39Il lui fallait un titre, sans savoir exactement ce qui se passerait dans le roman : La maison abandonnée, Histoire d’une famille, Temps révolu, Trois générations. Tous aussi inexpressifs les uns que les autres.

40Cette idée d’une famille, peut-être qu’elle la réserverait pour une autre occasion, elle voulait écrire un roman kafkaïen, très kafkaïen, absurde, bien sûr, avec plusieurs pigeons. Elle voulait que les pigeons étouffent la protagoniste du début à la fin du roman. Une protagoniste qui, comme elle, se sentirait perdue dans le monde. Et elle commença à taper fébrilement sur sa machine à écrire, comme si c’était le dernier jour de sa vie. Soudain elle s’interrompit, son jardin l’inquiétait. Les cerisiers japonais fleurissaient déjà, rose pâle, et le petit arbre de Jupiter, rose corail. La tramontane se levait et allait les meurtrir. Elle alla voir ce qui se passait entre le vent et les fleurs.

Pour citer ce document

Laia Cordoba, Noelia Fernandes, Joana Guilherme, Jean Herrero, Maria Jimenez, Sanaa Lamalan, Yasmin Louah, Hajar Marhnouj, Anna Montoto, Samuel Moura, José Perea et Sara Yanina, «Traduction par les étudiants de la nouvelle « La carta estripada / La lettre déchirée » révisée et complétée par CF», La main de Thôt [En ligne], n° 8 - Traduire la chanson, Dossier Gemma Pasqual, Viure perillosament : projet de traduction des étudiants de la section Catalan du DEHHA, mis à jour le : 04/01/2021, URL : http://revues.univ-tlse2.fr/lamaindethot/index.php?id=866.