Plasticité -
Revue d’étude des poétiques et pratiques de la plasticité dans la littérature et dans les arts

02. Du film au livre au film...

[Sommaire du numéro]

 

Mireille RAYNAL-ZOUGARI et Sara BÉDARD-GOULET

Du livre au film au livre….Introduction

Texte intégral

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©DR

1L’ensemble d’articles proposé ici présente une nouvelle approche dans la réflexion sur la relation entre l’écrit et l’image cinématographique. Il réunit des contributions qui sont issues de deux journées d’études organisées par le laboratoire LLA-CREATIS (Université de Toulouse Jean Jaurès), « Livres, lecteurs et usages des citations littéraires dans le film » (12/03/2015, organisateurs : Sara Bédard-Goulet et Marc Lavastrou) et « Le spectateur et son modèle : du film au livre », (14/04/2016, comité organisateur : Sara Bédard-Goulet, Marie-José Fourtanier, Marc Lavastrou, Mireille Raynal-Zougari). Ces contributions éclairent ce rapport entre les deux médiums, en examinant un double mouvement, de l’écrit au film et du film à l’écrit. L’ensemble de textes propose une identification et une définition de la plasticité, entendue, pour les disciplines artistiques qui nous intéressent, comme une dynamique qui mobilise des éléments souvent intermédiaux, hétérogènes formellement, qui engagent des modes de création situés dans les passages, les croisements, les interférences et qui sollicitent des modes dépaysants de réception, au sein d’une expérience souvent déstabilisante. Ces contributions apportent des analyses concrètes permettant de cerner des manifestations particulières de la plasticité, suggérant toutes, de la part des écrivains, une tentation voire une fascination pour la puissance métamorphique et liante de la matière cinématographique et, de la part des cinéastes, une attention particulière portée au pouvoir imageant du verbe et à sa valeur de symbolisation. Cet ensemble de textes rend compte de la vitalité de la matière scripturale et de la matière cinématographique lorsqu’elles vont prendre à l’autre médium des éléments susceptibles de les défiger. La plasticité d’une œuvre se mesure à la capacité qu’elle a de transiter, de se transposer dans d’autres supports et médiums pour changer en retour ces médiums. La plasticité apparaît alors comme un facteur d’émancipation.

2Les liens entre littérature et cinéma ont fait l’objet de nombreuses études : le passage de la littérature au cinéma a été envisagé surtout sous l’angle de l’adaptation, et le passage du cinéma vers la littérature à partir de l’influence de l’écriture cinématographique sur l’écriture littéraire – dynamique de la narration, regard cinématographique perceptible dans les descriptions – ou de l’intégration de certains types de personnages, de scènes, d’ambiances typiquement cinématographiques. Dans le présent volume, notre intérêt s’est porté du côté des liens moins explorés entre cinéma et lecture. Il s’est attaché, d’une part, à la présence de livres, lecteurs, lectrices et citations littéraires au cinéma et, de l’autre, au film en tant qu’il peut participer d’une « fabrique » du lecteur, de la lectrice.

3On trouve peu de travaux portant sur le livre et sur les lecteurs dans les films, alors que la lecture est source d’inspiration avouée pour de nombreux cinéastes. Alors même que le cinéma et la littérature entretenaient d’étroites relations, la présence, au XXe siècle, d’un médium textuel et fixe a souvent été considérée comme désuète au regard d’un médium de l'image-mouvement, dominant. Cependant, le livre est présent dans de nombreux films, à différents niveaux. Il peut figurer comme élément du décor – et participe alors de la construction d’un ensemble plastique -, ou sous la forme de références intradiégétiques, avec parfois un « effet citation » intertextuel, et il participe alors pleinement à la structuration de la fiction – entre autres, détermination des personnages, dynamique d’une scène, fonction métafilmique de commentaire de la fiction. Il peut aussi être un modèle structurant pour le film, sensible, par exemple, dans le découpage en chapitres, la présentation du film comme une histoire racontée par un narrateur en voix-off. L’objet livre suscite aussi une réflexion sur l’imaginaire véhiculé par le livre, imaginaire reflété par le film, mais aussi sur le regard que le cinéma porte sur lui-même, sur son propre imaginaire, par l’intermédiaire du livre convoqué. Du côté des études littéraires, on peut se demander ce que la présence de livres et de lecteurs au cinéma exprime sur le livre et la lecture. Du côté des études en cinéma, il y a lieu de s’interroger sur l’effet de cette présence dans le film et sur ce qu’elle indique concernant le rapport entre spectateur et lecteur. Au-delà de la représentation qui est donnée du livre au cinéma, nous avons souhaité comprendre ce que le livre en tant que dispositif interroge au sein du film. Nous avons donc exploré la relation que le livre engage avec le lecteur présent dans le film et avec le spectateur du film, la manière dont ce livre est traité dans le film et le sens qui en découle et enfin le type d’imaginaire lié au livre, qui est déployé par le film.

4Tout en appartenant à un médium de l’image en mouvement, le cinéma peut amener indirectement à la lecture de textes littéraires. C’est le cas, par exemple, pour les spectateurs du film Les Amours imaginaires (2010) réalisé par Xavier Dolan lecteur de Roland Barthes. Par ailleurs, des livres peuvent permettre de revenir à des films, comme c’est le cas pour les lecteurs de Jean Echenoz qui découvrent dans les romans de cet auteur des scènes inspirées du cinéma d’Alfred Hitchcock. On peut donc envisager un type de lecteur-spectateur, ou un mode de lecture spectatoriale, lorsque le livre est une adaptation partielle ou totale d’un film. Des lectures peuvent aussi être provoquées par le visionnage d’adaptations cinématographiques qui mènent, à rebours, aux livres qui les ont inspirées, comme c’est le cas avéré pour des admirateurs du Seigneur des anneaux ou du Monde de Narnia (The Chronicles of Narnia). Que ce soit du côté des réalisateurs que leurs propres productions mènent à la lecture, du côté des lecteurs de romans qui bénéficient de l’inspiration cinématographique de certains auteurs ou du côté des cinéphiles qui se tournent vers des œuvres littéraires, le cinéma constitue une source non négligeable de lecture d’écrits et peut ainsi favoriser l’émergence d’une position de lecteur et ce, de diverses manières. Ainsi, le film ne réduirait pas le récepteur à une unique position de spectateur et on peut même envisager, à ce titre, que spectature et lecture procèdent d’un mouvement semblable de découverte et d’immersion. Reprenant à notre compte, dans le contexte intermédial du cinéma et de la littérature, les réflexions de Bruno Clément dans son ouvrage Le Lecteur et son modèle (1999), nous souhaitons interroger les modalités qui font que le cinéma peut être une source de «commentaire » littéraire, c’est-à-dire une source d’écrits, et surtout, dans une perspective des théories de la réception, de lecture.

Pour citer ce document

Mireille RAYNAL-ZOUGARI et Sara BÉDARD-GOULET, «Du livre au film au livre….Introduction», Plasticité [En ligne], 02. Du film au livre au film..., mis à jour le : 26/07/2019, URL : http://revues.univ-tlse2.fr/plasticite/index.php?id=327.