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N° 004 - Enseigner le portugais comme langue étrangère dans le monde – Bilans, enjeux et perspectives

[Sommaire du numéro]

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Jacqueline Penjon

Naissance de l’enseignement du portugais

Résumé

Pendant de nombreuses années, le portugais a le statut de langue périphérique et n’est donc pas enseigné en France. Pourtant, on le traduit et le XIX° siècle voit fleurir à Paris des publications dans la langue de Camões. Des tentatives privées d’organisation de cours naissent à la fin du siècle mais n’ont pas le résultat escompté. Au début du XX° siècle, l’enseignement des langues vivantes à l’éducation nationale, passe par une réforme. ‘Langue méridionale’, associé à l’espagnol, le portugais, petit à petit commencera à avoir droit de cité grâce aux efforts de diverses personnalités comme Ernest Martinenche puis Georges Le Gentil qui, en 1919 donnera les premiers cours en Sorbonne. Cependant, il faudra attendre les années 70 pour que le portugais gagne son indépendance, avec un cursus complet, un CAPES et une Agrégation.

Table des matières

Texte intégral

1Sous le règne de Louis XIV, il était possible de se rendre de Lisbonne à Saint-Pétersbourg, de Stockholm à Naples en parlant français. Au XVIII° siècle, siècle des lumières, langue, littérature et pensée françaises sont vues comme le modèle à imiter. Au XIX° siècle et début du XX°, Paris est la capitale de la mode et de la modernité. Dans les dernières décennies du XIX°, surtout, la capitale est le point de rencontre entre intellectuels et diplomates portugais et brésiliens. Les réunions artistico-littéraires luso-brésiliennes du quartier latin, au restaurant Bas-Rhin, sont très courues et ont été fréquentées par Guerra Junqueiro, Eça de Queirós, Bordalo Pinheiro, Ferreira de Araújo, Artur de Azevedo, Lopes Trovão, Xavier de Carvalho, Mariano Pina, les peintres António Ramalho, Artur Loureiro, le traducteur de Herculano, David Cohen, etc.

2Dans ce contexte, le portugais a un statut de langue périphérique et n’est pas enseigné ; cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas d’œuvres portugaises ou brésiliennes traduites. Les traducteurs ont appris la langue soit au Portugal, soit au Brésil, voire même à Paris avec des exilés portugais. Pour n’en citer que deux : le moine cistercien Louis-Adrien Duperron de Castera, qui demeura quelques années au monastère d’Alcobaça, est l’auteur de la première traduction (en prose poétique) des Lusiades en 1735 ; Eugène Garay de Monglave, après avoir séjourné au Brésil, signe, en 1829, le roman-poème Caramuru ou la découverte de Bahia, épopée de José de Santa Rita Durão. Lamartine et certainement le père de Ferdinand Denis, se sont initiés à la langue de Camões grâce à Filinto Elísio alors exilé à Paris ; on pourrait multiplier les exemples. L’industrie typographique, en pleine expansion, édite revues et livres en langue étrangère. Le Morgado de Mateus lance une édition bilingue des Lettres Portugaises chez Firmin Didot en 1824 ; Jean Pierre Aillaud publie les Poesias oferecidas às Senhoras Brazileiras por um Bahiano de Domingos Borges de Barros en 1825, l’année suivante, le Parnasso Lusitano de Almeida Garrett, etc. (Ces deux maisons d’édition joueront, comme l’on sait, un rôle important au Portugal). Selon Vítor Ramos, entre 1800 et 1850, ce sont plus de 550 titres en portugais qui ont été publiés dans la capitale française1.

3Une remarque de Ferdinand Denis, au sujet du portugais, dans le premier quart du XIX° siècle, n’a certes pas contribué à ce qu’un enseignement de la langue soit vraiment créé ! Il écrit dans Résumé de l’histoire du Brésil et de la Guyane : « tout le monde connaît l’analogie qui existe entre l’espagnol et le portugais ; elle est telle que les gens instruits des deux nations n’ont besoin que d’une étude de quelques jours pour comprendre réciproquement leurs meilleurs auteurs.»2 Il ajoute quand même que la langue parlée est plus complexe à cause de la prononciation. Monglave, lui, dans la préface du Caramuru souhaite que cette œuvre fasse naître chez les jeunes, le désir d’apprendre cette langue « harmonieuse », cette « langue des fleurs »3qu’est le portugais.

4Mais les temps changent. On commence à prendre conscience de l’utilité des langues vivantes. L’Alliance Française créée en 1883 (elle s’installe à Rio en 1885) prend pour devise : « la langue française donne des habitudes françaises ; les habitudes françaises amènent l’achat de produits français ; celui qui sait le français devient le client de la France. »4 Dans cette optique, on observe plusieurs tentatives privées d’organisation de cours de portugais.

5Le journaliste et écrivain brésilien Frederico José de Santa-Anna Nery (1848-1901), natif de Belém (Pará), installé à Paris depuis 1874, qui par ses écrits, s’efforce de faire connaître le Brésil, crée en janvier1886, sous le haut patronage de l’Empereur D. Pedro II, La Société internationale d’études brésiliennes, avec le concours du géographe Emile Levasseur, Membre de l’Institut, de Ferdinand de Lesseps, du secrétaire de la Légation Impériale de Berlin, M. Pedro Correa d’Araújo, etc. Le siège est installé dans le centre de Paris, rue de la Grange-Batelière. L’idée est de faire connaître le Brésil, ses produits et sa langue, d’autant qu’en 1889 s’ouvrira à Paris une nouvelle Exposition Universelle. Dans « une ville où l’on pouvait tout apprendre gratis, même le volapuk, excepté le portugais » seront donnés gratuitement des cours de portugais du Brésil. Le siège de la Société comprend une salle de travail, des journaux brésiliens, des cartes, une bibliothèque qui se constitue petit à petit. Deux groupes sont créés (un niveau élémentaire et un niveau supérieur), les professeurs, bénévoles, sont un chambellan de S.M. l’Impératrice et un attaché de la Légation du Brésil (ce dernier ayant dû s’absenter, est remplacé par le Président du Comité (Levasseur) puis par un Français qui avait vécu de longues années dans le pays. Les entreprises qui commercent avec le Brésil ont compris tout l’intérêt de ces cours et ont incité leurs employés à les fréquenter. Chaque groupe comptait une vingtaine d’inscrits. Pour donner un nouvel attrait aux cours, il est prévu pour la prochaine année d’instituer des examens de fin d’année avec des prix pour lesquels le conseiller M. Rodrigo da Silva promet une subvention. Outre les cours, la Société a monté une exposition permanente des matières premières brésiliennes, d’abord de Pernambuco puis du Pará5.

6En 1891, est fondée la Société pour la Propagation des Langues Etrangères en France, sous la protection du Ministre de l’Instruction Publique. Sur les deux premiers bulletins, est publiée la conférence de M. Levasseur : « De l’utilité des langues vivantes ». Il rappelle que déjà en 1871, il soulignait que la France avait négligé l’étude des langues vivantes et de la géographie. « Connaître le monde est devenu une nécessité aussi bien que connaître la langue des grands peuples du monde civilisé » dit-il. Il indique six langues principales : le français, l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol et le russe.6 En octobre 1899, le Bulletin fait état de la création de nouveaux cours : un cours de russe commercial, un cours élémentaire d’italien et des cours nouveaux : portugais, hollandais, roumain et langues scandinaves. Une justification est apportée pour la création des nouveaux cours. Le rédacteur du Bulletin souligne que le cours de portugais est le complément indispensable de l’enseignement espagnol et relate l’étonnement de la Revue du Brésil dans laquelle on pouvait lire : « Il existe à Paris une société pour la propagande des langues étrangères, mais ce même noyau d’études pratiques qui compte déjà sept années d’existence, a mis un peu de côté une langue que cinq millions et demi d’Européens, et seize millions d’Américains du Sud parlent, sans compter les grandes colonies de l’Afrique orientale et occidentale. » Il ajoute que la Société n’a pas voulu qu’on lui reproche plus longtemps son indifférence pour « une langue qui n’est pas seulement celle du grand Camoëns, mais encore celle des pays producteurs des vins supérieurs (Porto, Madère), des pays producteurs de café (Santos, Saint-Paul), des pays producteurs du caoutchouc (Pará, Amazones), etc. » Le rédacteur conclut : « Nous comptons bien que notre initiative répond, en fait, au désir de plusieurs de nos sociétaires, et que M. Xavier de Carvalho, collaborateur de la Revue du Brésil, qui a bien voulu accepter de diriger notre premier cours de portugais, aura le plaisir de se trouver en face d’un auditoire nombreux. »7 Il ne mentionne pas le début de l’article signé L.P. de la Revue du Brésil qui indiquait : « L’acquisition de la langue portugaise ne peut pas être comme quelques imbéciles le pensent, un luxe de gens bien élevés ou de gens qui aiment l’exotisme. C’est au contraire un besoin, à cause des échanges commerciaux de plus en plus importants entre le Brésil et la France, le Portugal et ses colonies. »8 L’auteur de l’article déclare que les Anglais et les Allemands parlent couramment le portugais puis rappelle qu’en 1896, Xavier de Carvalho a créé une Société des Etudes Portugaises pour développer les études de langue et de littérature portugaise et brésilienne mais qu’il n’y a eu que très peu d’adhésions. Les lecteurs intéressés doivent s’adresser à Xavier de Carvalho : 16, Boulevard de Clichy.

7Arrivé dans la capitale en 1885 d’abord comme correspondant de A Província, le journaliste Xavier de Carvalho (1862-1919), poète et républicain portugais militant, devient rédacteur de A Ilustração, puis correspondant de divers journaux portugais et brésiliens. Du 30 juillet 1893 au 31 Décembre 1893, il dirige le périodique A Revista - Ilustração luso-brasileira par le biais duquel il établit une sorte de ‘pont’ triangulaire entre intellectuels français, portugais et brésiliens. Dans la petite revue Le Portugal à l’exposition dont il est rédacteur en chef, un encart annonce son projet de création d’une Société des Etudes Portugaises à Paris pour développer l’enseignement de la langue et les études d’histoire, de littérature et d’économie portugaises9. Il sollicite de nouvelles adhésions et cite intellectuels et écrivains qui s’intéressent au monde portugais : Maxime Formont, Phileas Lebesgue, la Princesse Rattazzi, Victor Orban, etc. Finalement la Société des Etudes Portugaises est créée en 1902 (loi 1901) sous le haut patronage de D. Manuel, roi du Portugal. Les cours sont donnés gratuitement au siège social 40, rue d’Enghien, les mardis et samedis à 20h30. La Revue Latina dirigée par le Vicomte de Faria (Xavier de Carvalho en est le rédacteur en chef) en fait la publicité.10

8Jean Finot (1858-1922) journaliste et sociologue qui, en 1910, sera élu membre correspondant de l’Académie Brésilienne des Lettres, résume tout à fait la vision que l’on a de la langue étrangère au tournant du siècle : « On n’étudie plus une langue uniquement pour ses qualités de précision et de beauté. Avec le développement des relations entre les peuples, les langues sont devenues des instruments de relations pratiques. On tient à apprendre une langue en vue des avantages matériels qu’elle peut et doit offrir. »11

9Un premier pas a été fait, il est possible d’apprendre le portugais dans des associations. Il faut signaler la parution en 1894 d’un abrégé de grammaire portugaise, dont l’auteur Raymond Foulché-Delbosc, hispaniste, disciple de Morel-Fatio (1850-1924), était professeur à l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales et à l’Ecole Colbert.12 D’autre part, en 1902, des réformes dans l’enseignement secondaire visent à moderniser les contenus de la formation. Antonio Niño rapporte : « La principale nouveauté fut l’introduction dans les études de deux langues vivantes obligatoires, dans deux séries du baccalauréat, la B (latin-langues) et la D (sciences-langues vivantes). »13L’anglais et l’allemand commencent à perdre leur monopole. L’hispanisme, dans le secondaire et le supérieur, reçut une impulsion considérable. Une agrégation d’espagnol avait vu le jour en 1900. Les langues dites « méridionales », l’espagnol et l’italien sont enseignées dans le sud de la France. L’espagnol fait son entrée en Sorbonne en 1906 sous forme d’une maîtrise de conférence, poste sur lequel fut élu Ernest Martinenche (1869-1941). Le 4 février 1908 est créé le « Groupement des Universités et des grandes écoles de France pour les relations avec l’Amérique latine ». Le professeur Georges Dumas14, véritable ambassadeur intellectuel de la France en Amérique latine et Ernest Martinenche secrétaire général du Groupement puis président, en mars 1909, en remplacement du mathématicien Paul Appel, jouent un rôle prépondérant. Le Groupement a pour vocation le développement des relations intellectuelles entre la France et les « Républiques sœurs d’Amérique latine ». Cette coopération universitaire vise à promouvoir les études françaises en Amérique Latine - le Brésil - en ce qui nous concerne, et par réciprocité, promouvoir la langue portugaise et les études brésiliennes en France.

10Le 3 avril 1909, dans l’amphithéâtre Richelieu, en Sorbonne, Xavier de Carvalho et sa Société des Etudes Portugaises de Paris, en collaboration avec la Mission Brésilienne de Propagande organisent la Fête de l’Intellectualité brésilienne, hommage à Machado de Assis (1839-1908) disparu pratiquement six mois auparavant. Anatole France qui présidait la cérémonie célébra le génie latin ; M. de Oliveira Lima, académicien et ministre plénipotentiaire en poste à Bruxelles, prononça la conférence « Machado de Assis et son œuvre » ; Victor Orban, vice-consul du Brésil à Bruxelles, correspondant étranger de l’Académie Brésilienne des Lettres, traducteur de poèmes et de nouvelles de l’auteur, s’attacha à « Machado de Assis romancier, conteur et poète »15. Les lettres brésiliennes sont à l’honneur en Sorbonne mais la langue n’y a toujours pas droit de cité. Premier résultat de la coopération France-Amérique latine, le 2 novembre 1910, M. Louis Liard, vice-recteur de l’Académie de Paris, signe la création de la « chaire des études brésiliennes » due à l’initiative de l’Union scolaire franco-pauliste, affiliée au Groupement. Elle est inaugurée en 1911 par un cours d’histoire en douze leçons : « Formation historique de la nationalité brésilienne » donné par M. de Oliveira Lima. L’année suivante, M. Arrojado Lisboa dispensera neuf conférences à la Faculté des Sciences sur « Le Milieu physique du Brésil » et ainsi de suite. L’enseignement de la langue n’est encore pas à l’ordre du jour. Cette même année 1912, sous le patronage du Groupement, l’académicien Medeiros de Albuquerque prononce en Sorbonne une conférence sur « la littérature brésilienne et la France ». Les Langues Modernes dans leur numéro de décembre annoncent la création d’un cours de langue et littérature portugaises à l’Université de Berlin16 !! Mais lors de la troisième semaine de l’Amérique Latine à Bordeaux, en 1918, Ernest Martinenche annonce la création d’un cours de langue et littérature portugaise en Sorbonne pour l’année suivante, grâce à une subvention du gouvernement portugais. Des négociations ont été entamées, dit-il, avec le Ministère de l’Instruction Publique et le Ministère du Commerce pour introduire l’enseignement du portugais dans l’Académie de Bordeaux et dans l’Académie de Paris. L’absence d’enseignement de la langue portugaise est une lacune qui reste à combler. La question n’est pas nouvelle et a beaucoup préoccupé le Comité France-Portugal, à la tête duquel se trouve Paul Deschanel, Président de la Chambre des Députés.17 Cette même année, Martinenche demande au Ministère de l’Instruction publique la possibilité de choisir au Baccalauréat deux langues méridionales, comme l’espagnol et le portugais – même si cette dernière n’a pas d’enseignement institutionnalisé.

Les pionniers du lusitanisme

11Le cours en Sorbonne est enfin créé et attribué à Georges Le Gentil (1875-1953), normalien, agrégé, docteur ès-lettres (1909). Les cours de Morel-Fatio, suppléant de Paul Meyer au Collège de France, avaient éveillé son intérêt pour l’hispanisme. Il enseigna successivement dans les lycées de Tourcoing, Cahors, Montauban et Toulouse. En 1914 il est mobilisé et part pour le front d’Alsace jusqu’en 1916. Mais écoutons Georges Boisvert :

A cette date, une initiative de Mario Roques le fait placer à la tête d’une mission au Portugal chargée de recruter des ouvriers pour l’industrie française. Cette décision, qui va déterminer l’orientation future de sa carrière, n’a cependant pas été prise de façon tout à fait arbitraire. Deux comptes rendus publiés dans le Bulletin hispanique, le premier en 1911 sur « O doutor Storck e a literatura portuguesa » de José Leite de Vasconcellos ; le second en 1912 sur la célébration du centenaire d’Alexandre Herculano, montrent que Georges Le Gentil portait déjà ses regards au-delà de cette Espagne qui, comme lui-même l’a constaté, nous cache si souvent le Portugal. Le pays, qu’il va parcourir en tous sens et dont il apprend à connaître le peuple, le passionne et le conquiert.18

12Il était donc normal qu’en mars 1919, à son retour en France, alors qu’il est à peine démobilisé, Ernest Martinenche lui confie le cours de langue et de littérature portugaises. Le Gentil continue d’assurer un service d’agrégé des lettres dans un lycée de Paris.

13Georges Dumas et Ernest Martinenche sont invités au Brésil aux commémorations du centenaire de l’Indépendance. Un Institut de Haute Culture, rattaché à l’Université de Rio (droit, médecine et polytechnique) est créé en septembre 1922. Des Français iront donner des cours et en échange des Brésiliens présenteront leurs travaux à l’Université de Paris. L’Académie Brésilienne des Lettres, à l’initiative d’Afrânio Peixoto, subventionnera un cours de littérature brésilienne en Sorbonne. A partir de 1922, Georges Le Gentil est donc chargé, d’un cours de « langue et littérature portugaise et brésilienne » qu’il développera avec succès. Le nombre d’étudiants est restreint même si le portugais est devenu option aux épreuves orales de l’agrégation d’espagnol, en 1919, au même titre que l’italien ou l’arabe. Le Gentil constitue petit à petit une bibliothèque portugaise qui s’enrichit de legs (par exemple du marquis de Faria) et des envois de livres émanant de la Junta da Educação Nacional. En 1931 un lectorat est créé aux frais du gouvernement portugais. Le géographe Orlando Ribeiro, qui fut l’un de ces lecteurs (1937-1940) témoigne :

O número escasso de alunos, a sua formação tantas vezes deficiente, a irregularidade da frequência, inevitável num ensino a que faltava o apoio de um recrutamento regular e uma finalidade prática, não diminuíram o entusiasmo docente de Le Gentil, pondo, pelo contrário, no maior realce a sua rara personalidade de professor.19

14Il faut reconnaître que la situation est difficile. Les deux certificats délivrés par la Sorbonne, le certificat d’études portugaises et le certificat d’études brésiliennes ne sont pris en compte que pour une licence libre qui ne permet pas d’avoir un poste d’enseignement. Mais la charge de cours deviendra enfin « maîtrise de conférence » en 1935, conférant un statut plus honorable à l’enseignement du portugais. La bibliothèque portugaise, cette même année, sera transformée en « Institut d’Etudes Portugaises et Brésiliennes ». En 1936, la maîtrise de conférences sera transformée en chaire magistrale. Un cours au lycée Louis Le Grand est créé pour les élèves débutants de l’enseignement secondaire, placé sous la responsabilité de l’Institut d’Etudes Portugaises et Brésiliennes de la Sorbonne.

15Le Portugal qui a renforcé son système de relations culturelles, possède maintenant un Instituto para a Alta Cultura qui multiplie les démarches auprès des autorités françaises. En juillet 1938 est présenté au Conseil Supérieur de l’Instruction Publique, un rapport proposant que le portugais devienne langue complémentaire obligatoire à l’agrégation d’espagnol. Le but est double : consolider l’enseignement du portugais dans les Facultés des Lettres et, le moment venu, introduire l’enseignement du portugais dans les lycées. Le projet est approuvé par Jean Zay, Ministre de l’Education nationale. L’arrêté du 8 août 1938 stipule qu’un texte portugais est inscrit chaque année au programme. A titre transitoire, pour les concours de 1939, 1940 et 1941, il pourra être remplacé par un texte galicien [ …]A partir du concours 1942, le texte portugais sera une explication grammaticale et littéraire (en français) d’une page prise dans le texte. Le 4 mars 1939, Jean Zay adresse un rapport au Gouvernement portugais annonçant la création d’une licence de portugais à la Faculté des Lettres de Paris.20 Le portugais sera donc accepté dans les examens et concours ; des professeurs ayant confirmé leur formation par un séjour au Portugal, pourront intégrer les lycées où le portugais a été introduit. La guerre, malheureusement, va retarder ce programme.

16Georges le Gentil qui prend sa retraite en 1946, a fait de l’Institut d’Etudes Portugaises et Brésiliennes de la Sorbonne « un incomparable foyer de rayonnement dont l’expérience contagieuse devait gagner de proche en proche quelques-unes de nos principales Universités de province », écrit l’équipe du Bulletin des Etudes Portugaises.21

17L’Université de Rennes, deux ans après la Sorbonne, par un concours de circonstances historiques, obtient la création d’un cours de portugais et délivre un certificat d’« Etudes Portugaises », calqué sur celui de l’Institut de Paris. Sezenando Raimundo Chagas Franco (1878-1944) professeur du « Colégio Militar » de Lisbonne, capitaine dans le Corps expéditionnaire portugais, se retrouve en 1917 en Bretagne. Après l’armistice, il reste quelques mois, la région lui plaît beaucoup, mais surtout, il doit s’occuper de problèmes administratifs liés à l’administration des tombes des soldats portugais. Il ne rentre à Lisbonne qu’en 1919. Le comte da Penha Garcia, membre de la « Sociedade de Propaganda de Portugal » avait fait une conférence sur le Portugal à l’Université de Rennes qui avait marqué les esprits, particulièrement ceux du recteur M. Gérard Varet et du doyen de la Faculté des Lettres, M. Georges Dottin. A la fin de l’année 1920, la « Sociedade de Propaganda de Portugal » prend contact avec Chagas Franco et l’invite à se rendre à Rennes car l’Université aimerait avoir un professeur de portugais. Agréé par le Quai d’Orsay pour cette mission, Chagas Franco arrive à Rennes en février 1921 et n’en repartira qu’à l’été 1940.22

18La France envoie aussi de jeunes normaliens ou agrégés dans les Universités portugaises pour y diffuser la culture française (Lisbonne, Coimbra, Porto). Ils sont professeurs (Marcel Bataillon enseignera à Lisbonne de 1923 à 1926 ; Paul Teyssier à l’Institut français de Lisbonne (1941) puis à celui de Porto jusqu’en 1947) ou lecteurs. Plusieurs vocations de lusistes naîtront ainsi : Jean-Baptiste Aquarone, Léon Bourdon, Pierre Hourcade, Paul Teyssier, Raymond Warnier, etc. Le but est le même que pour la coopération avec l’Amérique latine, les missions à São Paulo ou à Rio de Janeiro. A leur retour, ces professeurs permettent d’ouvrir certaines universités françaises au portugais. Ainsi, à l’Université de Toulouse, un cours est-il confié à Raymond Bernard qui avait été lecteur à Coimbra de 1922 à 1931. D’une heure hebdomadaire, il passe à deux heures en 1934, grâce à la générosité de la « Junta da Educação Nacional ». Par la suite, en 1943, est créée une chaire sur laquelle sera nommé Léon Bourdon. Ce normalien, agrégé d´histoire-géographie, a passé huit ans au Portugal où il a enseigné la géographie à Coimbra (1927-1931), créé en 1931 le Bulletin des Etudes Portugaise et fondé l’Institut français de Lisbonne.23 Bordeaux, à partir de 1932, reçoit successivement quatre lecteurs portugais, Joaquim de Abreu Figanier (1932-1934), Alfredo da Costa Carvalho (1934-1937), Álvaro da Costa Pimpão (1937-1939) e Luís de Matos à la rentrée 1939.24 C’est un écrivain et professeur de l’Université de Lisbonne, Vitorino Nemésio, qui vient enseigner à Montpellier en 1934 ; nommé l’année suivante à Louvain, il est remplacé par Jean-Baptiste Aquarone qui parvient à faire créer une chaire Camões à l´Université de Nice en 1938. Puis il y aura l’Université de Poitiers, où Léon Bourdon sera chargé de cours en 1935 à son retour du Portugal 25, la création d’un lectorat à Strasbourg, un autre à l’Institut Catholique de Paris où il est rattaché au Centre d’Etudes Ibéro-américaines et une chaire au Collège de France qui réunit sous la même rubrique l’Espagne, le Portugal et l’Amérique latine. Par la suite, la plupart des Universités préparant aux concours d’espagnol, auront un enseignement de portugais débutant (Lyon en 1958, Caen en 1960, etc.)

19A partir des années cinquante, le Brésil s’investit aussi dans l’enseignement de la langue, fait des dons de livres à l’Institut d’études portugaises et brésiliennes et envoie un lecteur, professeur déjà confirmé, en l’occurrence le grammairien et philologue Celso Cunha à la rentrée 1952 (c’est alors le Professeur Léon Bourdon qui dirige l’Institut de Paris).

20Dans un article daté de 1953, Robert Ricard qui fait une sorte de radiographie de l’enseignement du portugais, souligne que reste une seule inquiétude : la situation dans l’enseignement secondaire. Il insiste sur le fait qu’espagnol et portugais ne sont pas opposés mais complémentaires. Seulement, écrit-il « c’est justement cette circonstance, favorable au niveau de l’Enseignement Supérieur, qui entrave le développement du portugais dans nos Lycées. »26

21Il faudra attendre la création d’un Capes et d’une agrégation – les premiers concours ont lieu respectivement en 1970 et 1974 - pour que la langue soit véritablement institutionnalisée, mais dernière née, toujours fragile. Une mission d’inspection générale est créée en 1973 27 et l’on sait avec quel enthousiasme et quelle ardeur, Mademoiselle Solange Parvaux fait se multiplier les heures de cours en collèges et lycées.

22Bien d’autres personnalités, à peine mentionnées, mériteraient que l’on s’arrête sur leur parcours et leur rôle de passeurs  mais dans le cadre de cet article, nous ne dépasserons pas la ‘petite enfance’ du portugais, soit la fin des années 1970. En 1973, le Doyen Raymond Cantel28 avec Mademoiselle Solange Parvaux, fondent l’Association pour le Développement des Etudes Portugaises et Brésiliennes (ADEPB) qui deux ans plus tard deviendra Association pour le Développement des Etudes Portugaises, Brésiliennes, de l’Afrique et de l’Asie lusophones (ADEPBA)29 . Quant à l’enseignement dans le supérieur, dès 1958, Jean Roche développe le portugais à l’université de Toulouse, suivi dans les années 70 par Anne Gallut-Frizeau ; à partir des années 60, Jean-Michel Massa dirige le centre de Rennes ; Claude-Henri Frèches celui d’Aix-en-Provence dès 1966 ;30 Adrien Roig, en 1974, succède au Professeur Aquarone à l’Université de Montpellier ; José da Silva Terra, en octobre 1970 enseigne à Vincennes, future Saint-Denis Paris 8 ; le Recteur Paul Teyssier, de retour du Sénégal, en 1971, occupe la chaire de portugais nouvellement créée à Paris 4, après la partition de la Sorbonne. Il faut encore citer Jean Girodon à Bordeaux, Jean Orecchioni à Grenoble, Madame Yvonne David-Peyre à Nantes, Pierre Hourcade, etc. Tous, ont su faire rayonner les études lusophones en France et dans le monde.

23L’enseignement du portugais en France, est donc né de la passion de ces pionniers de la lusophilie et de l’implication des gouvernements portugais et brésiliens.

Bibliographie

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Notes

1 V. Vítor Ramos, A edição de língua portuguesa em França (1800-1850), Paris, Fondation Calouste Gulbenkian, 1972.

2 Ferdinand Denis, Résumé de l’histoire du Brésil et de la Guyane, Paris, Lecointe et Durey, 1825, p. 336.

3 Voir respectivement J. Santa Rita Durão, Caramuru ou la découverte de Bahia, Paris, Eugène Renduel, 1829, p.12 ; Tomás Antônio Gonzaga, Marilie – chants élégiaques, Paris, C.L.F. Panckoucke, 1825, p. ij.

4 Max Leclerc, Lettres du Brésil, Paris, E. Plon, Nourrit & Cie, 1890, p. 254. Max Leclerc avait été envoyé au Brésil par le Journal des Débats pour donner ses impressions sur le pays au lendemain de la proclamation de la République.

5 Voir Revue du Monde Latin, septembre-décembre 1887, t. 13, p. 908-915. Santa-Anna Nery fait le bilan des activités de la Société lors d’une séance extraordinaire, sous la Présidence de D. Pedro II, le 20 octobre 1887.

6 Bulletin de la Société pour la Propagation des Langues Etrangères en France, n°1, janvier-février 1893 et n°2, mars-avril 1893.

7 Bulletin de la Société pour la Propagation des Langues Etrangères en France, n°10, octobre 1899, p. 164-165.

8 Revue du Brésil n°52, 15 Décembre 1898, p. 827.

9 Le Portugal à l’exposition, revue bilingue portugais-français, n°5, 10 juin 1900, p.79.

10 Revue Latina, n°1, 1° juillet 1909.

11 Jean Finot, La France devant la guerre des langues, Paris, bureau de la Revue des Revues, 1900.

12 R. Foulché-Delbosc, Abrégé de grammaire portugaise, Paris, Librairie Guillard, Aillaud & Cie, 1894.

13 Antonio Niño, Un siècle d’hispanisme à la Sorbonne, Paris, Editions Hispaniques, 2017, p. 15.

14 Georges Dumas (1866-1946) est médecin, professeur de psychologie de l’Université de Paris, agrégé de philosophie et docteur ès-lettres.

15 Machado de Assis et son œuvre littéraire, Paris, Louis Michaud, 1909. L’allocution d’Anatole France, les conférences sur Machado de Assis, les traductions de ses contes et poèmes lus lors de l’hommage, ont été reproduits dans ce livre ainsi que quelques extraits d’articles parus au Brésil après la mort de l’écrivain.

16 Les Langues Modernes, Décembre 1912, p. 542.

17 Ernest Martinenche, « Les langues méridionales et l’Amérique latine », Revue de l’enseignement des langues vivantes, 1918, p.16.

18 Georges Boisvert, « Georges Le Gentil et la création de l’Institut d’Etudes portugaises et brésiliennes de la Sorbonne », L’Enseignement et l’expansion de la littérature portugaise en France, Paris, Fondation Calouste Gulbenkian, 1986, p.38.

19 Orlando Ribeiro, « Prefácio », Mélanges d’études portugaises offerts à M. Georges Le Gentil, Lisboa, Instituto para a Alta Cultura, 1949, p. 2.

20 Georges Boisvert, op.cit, p. 42.

21 Bulletin des Etudes Portugaises et de l’Institut Français au Portugal – Coimbra, 1952, tome 16, p.10.

22 Chagas Franco, « La chaire portugaise à la Faculté des Lettres de Rennes », Bulletin des Etudes Portugaises, t.7 – juin 1940, p. 107-111.

23 Albert-Alain Bourdon, «Aux origines de l’Institut français au Portugal. Les relations culturelles entre la France et le Portugal au début du XXº siècle», Penjon, Jacqueline – Rivas, Pierre, (dir.), Lisbonne, atelier du lusitanisme français, Paris, PSN, 2005, p. 43-53.

24 Luís de Matos, «Les études portugaises à Bordeaux», Bulletin des Etudes Portugaises, t.7 -juin 1940, p. 112-115.

25 Il est nommé à son retour au lycée de Poitiers et le gouvernement portugais lui confie un cours à la faculté des Lettres, cours qu’il assure jusqu’en 1943 ; Raymond Cantel prend alors la suite. Voir Albert-Alain Bourdon, op. cit., p. 47.

26 Robert Ricard, « Essor du Portugais », Revue Les Langues modernes, janvier-février 1953, p. 100.

27 Ce mi-temps d’Inspection générale deviendra poste à part entière en 1981. Solange Parvaux a été maître-assistante (Sorbonne Nouvelle - Paris 3) et chargée de mission de 1973-1981 puis Inspectrice générale de 1981 à 1997.

28 Le Doyen Raymond Cantel, directeur des études portugaises et brésiliennes de l’Université de Poitiers, (il avait commencé à y assurer un enseignement de portugais en 1943-44 - le portugais y avait été introduit en 1933 par Guzman Araújo) est venu en septembre 1970 occuper la chaire de l’Université de Paris, laissée vacante par le départ à la retraite du professeur Léon Bourdon. Le professeur Aaron Lawton lui succède, alors, à Poitiers.

29 Née avec à sa tête le Doyen Raymond Cantel, l’ADEPBA est aujourd’hui présidée par le Professeur Christophe Gonzalez de l’université de Toulouse.

30 Adrien Roig, « Historique de l’enseignement de la littérature portugaise en France », L’Enseignement et l’expansion de la littérature portugaise en France, Paris, Fondation Calouste Gulbenkian, 1986, p.26.

Pour citer ce document

Jacqueline Penjon, «Naissance de l’enseignement du portugais», Reflexos [En ligne], N° 004, Enseigner le portugais comme langue étrangère dans le monde – Bilans, enjeux et perspectives, mis à jour le : 07/05/2019, URL : http://revues.univ-tlse2.fr/reflexos/index.php?id=582.

Quelques mots à propos de :  Jacqueline Penjon

Sorbonne-Nouvelle

Professeure des universités

Jacqueline.Penjon@univ-paris3.fr