Slavica Occitania

Gogol avait huit ans… 1817 dans l’histoire de la littérature et des arts russes : un non-événement ? - II. 1817 : UNE ANNÉE ENTRE DEUX SIÈCLES

[Sommaire du numéro]

Catherine Servant

Une « année en sept » dans l’histoire tchèque : 1817 et la découverte du Manuscrit de Dvůr Králové

Résumé

À la fin des années 1810, en Bohême, des manuscrits médiévaux contenant de magnifiques poèmes en vieux-tchèque sont « découverts » dans la société patriotique tchèque. Le Manuscrit de Dvůr Králové, trouvé en septembre 1817 par l’éveilleur national Václav Hanka, en constitue d’emblée la pièce maîtresse. Fruits d’une mystification aux multiples mobiles, inscrite dans un contexte qui dépasse les Pays tchèques, ces précieux documents, presque unanimement tenus pour incontestables, ne tardent pas à s’installer à demeure dans le patrimoine littéraire, historique et symbolique de la nation tchèque, alors en pleine « renaissance ». Il faut près de trois quarts de siècle pour qu’ait lieu la démonstration de l’inauthenticité des Manuscrits : au milieu des années 1880, cette destitution constitue l’un des grands chantiers scientifiques et politiques du réalisme tchèque mené par T. G. Masaryk, et provoque un débat public retentissant.
L’année 1817 peut être tenue pour fondatrice d’un cheminement menant de la mystification à la démystification, de la foi à la critique, expérience spécifique – aux dimensions initiatiques – que font les Tchèques, à travers le xixe siècle, de la construction discursive dont procède essentiellement toute identité nationale, la leur en particulier. Sans qu’il soit possible de restituer ici, dans les détails, la place des Manuscrits dans l’ordre des mythes et stéréotypes constitutifs du discours national tchèque au xixe siècle, ni les raisons de leur puissance symbolique durable, il convient d’évoquer les impulsions et orientations qu’ils ont données à la créativité tchèque dans les sciences, les lettres et les arts, avec des incidences notables – des plus positives aux plus fâcheuses – sur la production intellectuelle, ainsi que leur rôle de constituants essentiels de l’historicisme qui fonde les revendications émancipatrices et politiques tchèques. Enfin, on se demandera quelle sorte de bicentenaire cet événement suscite encore à l’orée du xxie siècle.

1817 and the discovery of the Czech Manuscript of Dvůr Králové

Famous in the Czech lands and in the Czech Republic until now, less generally known in Europe, the Czech Manuscripts of Dvůr Králové and Zelená Hora were “discovered”, so to speak, at the end of the 1810s, containing ancient lyrical and epic poems allegedly written in old Czech, and dated, according to the first estimations, from the 9-10th and 12-13th centuries. The Manuscripts acquired a leading position in the set of myths and stereotypes supporting the national discourse all through the 19th century and quickly became an indisputable part of the literary, historical and symbolic patrimony of the Czech nation, experiencing at that time, like many others, its awakening in the centre of the Habsburg monarchy. They gave a decisive impulsion to Czech creativity in all the intellectual fields – with some very detrimental consequences, especially in sciences. Their authenticity was disputed from the very beginning, but every opponent had to face the same implacable resistance from the patriotic society. The public denunciation finally occurred in the middle of the 1880s. Defying a large part of the Czech cultural community and a fervent public sentiment, a team of new scientists of “realistic” orientation under the leadership of Tomas Garrigue Masaryk proved the Manuscripts to have been forged rather than discovered in 1817 and 1818 by some enthusiastic awakeners. This conflict opened the first serious national crisis of the end of the 19th century, leading to a real interrogation about the meaning and the future of the Czech national movement. This contribution focuses mainly on the first glorious and critical moments following the “discovery” of 1817-1818, wondering – at the other end of the chronological spectrum – what kind of bicentenary celebrations the Manuscripts still arouse in the very beginning of 21th century.

Pour citer ce document

Catherine Servant, «Une « année en sept » dans l’histoire tchèque : 1817 et la découverte du Manuscrit de Dvůr Králové», Slavica Occitania - Gogol avait huit ans… 1817 dans l’histoire de la littérature et des arts russes : un non-événement ?, 2020, p. 167-187.