La main de Thôt : Théories, enjeux et pratiques de la traduction

Illustration de Sylvian Meschia

La main de Thôt : ISSN 2272-2653

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n° 9 - La traduction littéraire et SHS à la rencontre des nouvelles technologies de la traduction : enjeux, perspectives et défis (2021) - Recensions

[Sommaire du numéro]

 

Camille LE GALL

Penser la traduction, Franziska Humphreys (dir.), Editions de la Maison des Sciences de l'Homme, Paris, 2021

Texte intégral

1Les Éditions de la Maison des sciences de l’homme ajoutent cette année à leur collection Bibliothèque Allemande un ouvrage crucial, intitulé Penser la traduction : si la collection a depuis 1984 pour projet de promouvoir les savoirs issus de l’ère allemande dans différentes disciplines des sciences humaines, l’ouvrage dirigé par Franziska Humphreys produit une impression englobante et ambitieuse : celle de (re)mettre la traduction au cœur de la diffusion de ces savoirs et d’engager une réflexion poussée sur la pratique traductive, notamment dans le cadre des sciences humaines. Franziska Humphreys réunit ici des articles recueillis à la suite de manifestations qui ont eu lieu dans le cadre du programme « Penser en langues ». De 2015 à 2020, ce programme a rassemblé des traducteurs, traductrices et traductologues français et allemands autour de la traduction, de sa théorie et de sa pratique. C’est donc un ouvrage dynamique, né d’échanges concrets, qui s’offre au lecteur. Il vient également s’insérer dans l’histoire des réflexions traductologiques allemandes tout en variant du traditionnel cadre anglophone dans lequel les grandes anthologies traductologiques sont publiées aujourd’hui. Dans sa préface, Franziska Humphreys souligne l’importance d’un travail comme Penser la traduction dans les études en humanités et en sciences humaines : la complexité du déplacement traductif est en effet la condition même de la circulation et de l’histoire des idées. Elle met également au cœur de la discussion la figure du traducteur, grand oublié des débats traductologiques jusqu’au XXe siècle.

2 La préface présage de la diversité des approches proposées dans le recueil, qui seront épistémologiques, philologiques et poétiques. L’ambition posée par le titre, Penser la traduction, est explorée dans toute sa richesse malgré l’inscription de l’ouvrage dans l’interface franco-allemande seule. La traductologie est visitée et revisitée via les textes, les communications et les idées des grands penseurs français et allemands de la langue et de la traduction, passés comme présents : le lecteur rencontrera Wilhelm von Humboldt, Germaine de Staël et Johann Georg Hamann mais également Walter Benjamin, Jacques Derrida ou encore Barbara Cassin – de la théorisation de l’intraduisible de Humboldt au Dictionnaire des intraduisibles de Cassin, la boucle est bouclée. Si ces grands noms ont pensé la traduction avant les auteurs et autrices de l’ouvrage, l’exploration de ces textes historiques de la pensée traductologique devient justement un tremplin pour repenser et philosopher sur la traduction – sur la philosophie de la langue et du transfert de la connaissance, mais également sur la traduction de la philosophie –, de manière à poser enfin la traduction comme une réelle question philosophique, puisque comme le souligne Isabelle Alfandary, « la langue de la philosophie est dans l’histoire de la philosophie une question qui a du mal à se constituer comme question philosophique. […] Pur médium, la langue ne fait question, à peine débat » (28).

3 L’inscription des travaux dans l’ère linguistique franco-allemande apporte toute sa richesse au recueil : les liens de filiation intellectuelle tissés entre penseurs français et philosophes allemands (distinction opérée par Isabelle Alfandary), notamment via la traduction, créent un dynamisme qui se retrouve au sein du recueil. Les mêmes textes et théories sont régulièrement invoqués et repensés par les contributeurs et contributrices pour en tirer de nouvelles conclusions. La deuxième partie de l’ouvrage, intitulée « La traduction en face-à-face », démontre une véritable vitalité intellectuelle : dans son article, Hans-Jörg Rheinberger mentionne à la fois les travaux de traduction de Husserl par Derrida, mais également son propre travail traductif sur les écrits de Derrida, tandis qu’à la suite de ce texte, Arthur Lochmann réfléchit à sa traduction de Rheinberger (dont il a d’ailleurs traduit l’article dans le recueil). Les traductions et les réflexions se font bien face et dialoguent, donnant au lecteur l’impression d’assister à un échange historique entre différentes pensées traductologiques pourtant successives dans le temps.

4 Nombre des articles ont d’ailleurs été traduits de l’allemand par des contributeurs français au recueil, comme Stefan Kaempfer et Arthur Lochmann. L’ouvrage performe le rôle crucial de la traduction dans la diffusion des savoirs alors même que la plupart des travaux explorent le « noyau anémique » de la langue (107) sans cesse revisité par l’acte traductif et ses « déplacements productifs » (120).

5 Le dynamisme de l’ouvrage tient aussi et surtout à sa poéticité : non seulement chaque partie est introduite par un texte poétique ayant trait à l’exploration des concepts de langue, des langues et des espaces entre celles-ci, mais l’affection des auteurs et autrices pour la langue et la traduction apparaît également dans les articles et se manifeste par une créativité renouvelée vis-à-vis des images traditionnellement liées à la traduction et figées par des siècles de réflexion autour de l’acte de traduire. Caroline Sauter, par exemple, reprend les métaphores amoureuses et érotiques brutales et misogynes, comme celle de la « belle infidèle », pour remettre au cœur de la représentation traductologique la tendresse d’une caresse.

6 Si le risque de n’atteindre qu’un public limité aux spécialistes de l’ère franco-allemande est présent (le texte allemand d’Oswald Egger reste non traduit en français par exemple), la teneur philosophique des réflexions menées sur les espaces productifs entre les langues permettra tout de même d’élargir celles-ci et de les appliquer à d’autres interfaces linguistiques

7 Penser la traduction s’impose ainsi comme un ouvrage important au sein des débats traductologiques contemporains. Le recentrement sur la figure du traducteur, et non uniquement sur la pratique traductive comme désincarnée, se fait sur plusieurs plans : les auteurs et autrices des articles sont tous et toutes traducteurs et traductrices, dans le domaine littéraire ou en sciences humaines, et leur réflexion théorique est régulièrement alimentée par leur expérience et leur pratique ; de plus, de nombreux articles se focalisent sur le travail personnel de certains traducteurs, comme celui de Paul Celan. Ainsi, la dimension profondément humaine de la traduction et des discussions à l’origine de cet ouvrage se ressent à chaque étape de la lecture, qu’il s’agisse de l’hommage à Stefan Kaempfer, traducteur qui a grandement contribué à la réalisation du recueil, ou de la place centrale accordée à la poésie qui illustre l’amour des langues, de la philosophie et par elles de la traduction, partagé par tous les contributeurs et contributrices au recueil et par sa directrice.

Pour citer ce document

Camille LE GALL, «Penser la traduction, Franziska Humphreys (dir.), Editions de la Maison des Sciences de l'Homme, Paris, 2021», La main de Thôt [En ligne], n° 9 - La traduction littéraire et SHS à la rencontre des nouvelles technologies de la traduction : enjeux, perspectives et défis (2021), Recensions, mis à jour le : 11/12/2021, URL : https://revues.univ-tlse2.fr:443/lamaindethot/index.php?id=1001.