Nacelles
l'aéronautique, le spatial, les choses de l'air et du vide, et leurs environnements au prise des SHS

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[Sommaire du numéro / Summary of the current issue]

 

Catherine Radtka

Un instrument de recherche : le blog « Humanités Spatiales »

Texte intégral

1Depuis quelques années, la pratique du blogging académique s’est développée. Blogs de chercheurs, de séminaires ou d’institutions se sont multipliés. La souplesse de l’outil, sa facilité d’utilisation, la diversité des usages peuvent en effet séduire des acteurs divers, du doctorant qui tient un journal de recherches jusqu’aux chercheurs plus confirmés proposant des outils de travail et des formations méthodologiques, comme les professeurs concevant leur blog un « séminaire permanent » (pour reprendre l’expression d’André Gunthert, un pionnier de l’exercice). Les revues et institutions académiques sont, parfois, elles aussi tentées par l’exercice, qu’il s’agisse d’assurer une veille dans un domaine ou d’assurer une présence numérique via l’emploi de différents médias sociaux. Pour l’Observatoire de l’espace [OdE] du CNES (Centre national d’Études spatiales), chargé de soutenir la recherche en sciences humaines et sociales sur le spatial, la mise en place au printemps 2015 d’un blog accueillant les textes de chercheurs en sciences humaines et sociales s’est ainsi inscrite dans un mouvement plus large.

2L’idée initiale était « d’offrir un espace d’exposition de recherches et de discussion à des chercheurs en SHS plaçant l’espace et les activités spatiales au cœur de leur travail »1. De plus, « en privilégiant un outil numérique, propice à une écriture collaborative et exploratoire, [l’Observatoire de l’espace cherchait] à offrir un moyen pour soutenir des recherches et réflexions en train de se faire sur un objet aux contours protéiformes [et à] constituer, par le biais de comptes-rendus de lecture, une bibliographie évolutive répondant aux centres d’intérêts des chercheurs. » S’appuyant sur ses liens avec des chercheurs travaillant dans le domaine, sur un support technique assuré par Mille Bases éditions, et sur mon propre travail éditorial, l’OdE a mis en ligne le carnet de recherches « Humanités spatiales » (http://humanites-spatiales.fr/) à la fin du mois de mars 2015. Depuis, dix contributeurs différents ont participé à la rédaction de billets présentant des recherches individuelles ou collectives, ou proposant des recensions d’ouvrages et revues. Bien que n’ayant pas encore une année d’existence2, le blog aborde, via ces billets, des sujets et thèmes divers, mais toujours relatifs aux conceptions culturelles de l’espace et des activités spatiales. Il est, en cela, fidèle à son projet éditorial.

3Le carnet de recherches reste pour le moment dans une phase de développement. L’animation de ce carnet, qui n’est ni adossé à un programme de recherches spécifique ni à la préparation d’une publication, demande un investissement éditorial soutenu3. Si les billets se succèdent régulièrement – le point est à souligner, car la difficulté de maintenir un carnet collectif est bien connue de ceux qui s’y sont essayé – il n’en demeure pas moins que l’outil pourrait se développer davantage. Le projet dépasse en effet la simple juxtaposition de billets. En créant ce carnet, l’OdE cherchait à créer un lieu par lequel des chercheurs pouvaient échanger sur leurs travaux et pistes de travail, faire des suggestions de lecture ou réagir aux idées des uns et des autres, et à soutenir ainsi une communauté de chercheurs qui reste en devenir. Peut-être en rendant publics certains textes, l’outil remplit-il cette fonction, mais le site lui-même n’en porte pas encore la trace. Une diversification des origines disciplinaires des chercheurs écrivant dans ce carnet est aussi souhaitable : alors que l’inscription de l’espace et du spatial dans la culture intéresse a priori de nombreuses disciplines, les contributeurs actuels sont pour la plupart issus des études sur les sciences. Les approches développées par des historiens de la littérature, de l’art ou encore des philosophes viendraient particulièrement enrichir le propos collectif en déplaçant les cadres conceptuels et les méthodologies employés4. Enfin, à l’appui des recherches, c’est aussi à une réflexion sur les sources et le recours aux témoignages que le carnet pourrait servir.

4Le recours à l’outil « blog » a en effet été pensé comme un moyen pouvant permettre aux chercheurs de présenter des travaux qui ne sont pas encore aboutis suffisamment aboutis pour être publiés dans des revues, mais qui bénéficieraient déjà d’une mise en écriture. La possibilité d’exposer des pistes de recherche basées notamment sur des fonds d’archives particuliers, des collections d’objets, ou sur des entretiens avec des acteurs du spatial5 existe donc. De la même manière que les recensions, en s’agrégeant les unes aux autres, permettront de constituer progressivement ce carnet en outil de documentation (ne visant pas l’exhaustivité), la présentation de sources et le travail sur la base de témoignages pourrait, à terme, constituer une « boîte à outils » pour les chercheurs s’intéressant à l’espace. En effet, si les archives du CNES ont été présentées en 2014 dans la revue Vingtième Siècle6, les sources envisageables pour étudier l’inscription de l’espace dans la culture sont bien plus diverses : archives des ministères et de la défense, archives de laboratoires et d’entreprises du secteur aérospatial, archives privées de passionnés de l’espace et de l’astronautique, mais aussi livres de vulgarisation ou revues, ouvrages ou de films de science-fiction, jouets pour enfants, affiches, bâtiments, etc. sont autant d’objets pouvant être constitués en sources. Comme le rappelle Antoine Prost, « tout peut être document » pour le chercheur en SHS7. De fait, réussir à faire parler et à rendre signifiantes des choses aussi éclectiques et banales qu’un jouet en plastique ou une piscine Tournesol constitue un travail passionnant, mais nécessitant au préalable une mise en ordre (et en corpus), ainsi qu’une certaine prise de distance. En mettant au jour, en recensant et en commentant des fonds importants ou originaux, en suggérant des croisements et des parallèles, le carnet apporterait une aide précieuse à ériger les objets en sources. De même, en proposant des retours d’expériences sur le recours aux témoignages ou échanges avec des acteurs du secteur, le carnet pourrait offrir des points d’appui méthodologiques, d’autant moins négligeables que la recherche dans le domaine fait souvent de ces ressources le passage obligé, bien qu’ambivalent, d’une enquête8. Mais pour que le carnet « Humanités spatiales » remplissent pleinement sa fonction d’outil au service des chercheurs comme le souhaitait l’OdE en procédant à sa mise en ligne, il revient aux chercheurs de se l’approprier et de continuer à l’enrichir.

Notes

1 Cette citation et la suivante sont tirées du document présentant les objectifs du blog et envoyé à des chercheurs connus de l’OdE dans les mois précédents la création de l’outil (hiver 2014-15).

2 Ce texte a été rédigé en janvier 2016.

3 Mentionnons ici l’existence d’un carnet de recherches, adossé au séminaire « Cosmos » organisé à l’EHESS depuis l’année universitaire 2013-2014 (consultable à l’URL http://cosmos.hypotheses.org/). Le projet de l’OdE en diffère, car il se situe volontairement en marge des séminaires ou laboratoires de sciences humaines et sociales s’intéressant au spatial, de manière à permettre la publication de textes de chercheurs affiliés à des institutions différentes. Le souhait est d’apporter ainsi un soutien à une communauté de recherche en devenir, qui ne saurait, dans le contexte français, se limiter à une discipline ou à un centre de recherches.

4 À cet égard, j’attirerai toutefois l’attention des lecteurs sur le billet de Ségolène Guinard et Dominique Lestel, « Effectuer un voyage spatial en compagnie d’animaux existentiels », qui aborde le voyage spatial dans une perspective philosophique. On notera aussi que des problématiques liant sciences et art, transparaissent dans la recension d’E. Kessler, Picturing the Cosmos. Hubble Space Telescope Images and the Astronomical Sublime, University of Minnesota Press, Minneapolis, Londres, 2012 par Charlotte Bigg. Pareillement, la recension par la doctorante en littérature Elsa Courant, du dossier consacré par la revue Romantisme à l’astronomie (Romantisme, 2014/4, n° 166) témoigne du rôle qu’ont à jouer les études littéraires. Enfin, le billet consacré par le sociologue des sciences Pierre Lagrange à Jean Cocteau conduira le lecteur à la rencontre du poète et des ufologues. Tous ces textes sont accessibles sur le site du blog humanites-spatiales.fr.

5 Le terme « acteurs » est à comprendre au sens large, puisque dans la perspective culturelle qui soutient la ligne éditoriale du blog, on peut penser aussi bien à des scientifiques et ingénieurs du secteur aérospatial, qu’à des personnalités politiques, des journalistes, artistes, écrivains ou individus ordinaires qui, par leurs propos ou pratiques, se réfèrent à l’espace.

6 Anne de Floris, « Les archives du Centre national d’études spatiales », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 2014/3, n° 123, pp. 193-194.

7 Antoine Prost, Douze leçons sur l’histoire, Seuil, Paris, 1996, p. 81.

8 Sur ce point, on pourra lire quelques réflexions proposées par Morgan Jouvenet, Jérôme Lamy, Arnaud Saint-Martin, « Les activités spatiales, objet sociologique », Histoire de la recherche contemporaine, 2015/IV, n° 2, pp. 171-179.

Pour citer ce document

Catherine Radtka, «Un instrument de recherche : le blog « Humanités Spatiales »», Nacelles [En ligne], Pour une histoire sociale et culturelle de l'aéronautique au XXe siècle, Sources, Acteurs, Témoignages/Sources, Participants, Records, mis à jour le : 24/10/2016, URL : https://revues.univ-tlse2.fr:443/pum/nacelles/index.php?id=190.

Quelques mots à propos de :  Catherine Radtka

Postdoctorante

Centre national d’études spatiales (CNES) – Institut des Sciences de la Communication CNRS/Paris-Sorbonne/UPMC (ISCC)

Responsable éditoriale du carnet de recherches collectif « Humanités spatiales » dans le cadre de mon post-doctorat, je propose dans le texte qui suit une rapide présentation du projet qui le soutient. Il s’agit autant d’un petit travail réflexif que d’une invitation à lire et enrichir le carnet.

catherine.radtka@cnrs.fr