Sociocriticism

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[Sommaire du numéro]

Thérèse Courau

Politique des identités et des représentations queer/cuir : performa(r)tivité et ar(t)chive

Texte intégral

1La bataille symbolique pour la visibilisation qu’engage la politique des identités sexo-dissidentes (lesbiennes, gaies, bisexuelles, transgenres, intersexes, etc.) depuis les années 70, s’est jouée de manière centrale dans les productions culturelles. À la lumière des réflexions ouvertes par la pensée queer sur la politique des représentations (Bourcier, 2001, 2005, 2011), ce dossier propose de revenir sur les pratiques artistiques des minorités sexuelles qui retravaillent et sont retravaillées par les questions identitaires LGBTQI+ et en renouvellent l’approche critique. La réflexion sur les politiques des identités queer qu’aborde ce numéro se branche ainsi sur l’analyse critique des régimes de représentation qu’a contribué à ouvrir l’approche sociocritique tout en s’inscrivant dans la filiation du tournant matérialiste du queer et de la révision du matérialisme par les cultural studies (Soriano, 2019). Renouvelant le dialogue privilégié avec l’Amérique latine, inscrit dans la tradition sociocritique, ce dossier propose par ailleurs des contributions qui depuis le positionnement cuir – dénomination qui traduit la déformation du substantif queer par l’accent hispanique – revendiquent l'inflexion épistémologique depuis les suds (Valencia, 2015) et viennent complexifier, adoptant une perspective décoloniale, les cartographies épistémologiques et culturelles de la dissidence sexuelle (Falconí Trávez, 2014 ; Godoy, Rivas San Martin, 2018).

Identités queer/cuir et affirmation culturelle

2Vingt ans après les réflexions de Stuart Hall sur ce qu’il nommait alors « l’explosion discursive » du concept d’identité et les polémiques en jeu entre les perspectives déconstructivistes anti-identitaires et les dynamiques post-identitaires (Hall, 2007, p. 267), un malaise heuristique perdure autour des enjeux politiques de l’identité.

3Depuis un positionnement queer, l’appréhension du genre comme « performance » (Butler, 2006) ou comme « technologie » (Lauretis, 2007) a ouvert la possibilité de la récupération des politiques identitaires, en partie barrées jusque-là par le féminisme euro-nord-américain de « deuxième vague », centré sur la critique des identités essentialistes et anhistoriques. Les mouvements de (désin)visibilisation des communautés trans, bi, gaies, lesbiennes, inter, gender variant, non binaires mais aussi queer of color et décoloniaux, portés, entre autres, par les féminismes lesbiens afro-américains (Audrey Lorde et Barbara Smith), chicanos (Cherrie Moraga, Gloria Anzaldúa, Chela Sandoval) et cuir latino-américains (val flores, Sayak Valencia), ont convoqué de manière centrale l’affirmation culturelle pour produire des ressources identitaires.

4Cette repolitisation – hyperconstructiviste, intersectionnelle et empowering (Bourcier, 2005) – des processus de (dé/re)subjectivation a impliqué un détournement profond du concept d’« identité » dont la mobilisation a participé à rendre leur puissance d’agir à des sujets qu’il a longtemps – dans sa formule essentialiste – contribué à rendre inintelligibles. Avec le mouvement queer, l’identité, pour reprendre la très suggestive image proposée par Stuart Hall, « opère “sous rature” », « c’est une idée qui ne peut être pensée comme autrefois, mais sans laquelle certaines questions clés ne peuvent pas être posées » (2007, p. 268). Comme le souligne la théoricienne, activiste, écrivaine et performeuse argentine cuir, val flores : « sur la ligne fragile et labile entre une facilité marquée à formater les identités comme des essences, conduisant à une re-substancialisation du sujet politique, et l'annulation des dynamiques identitaires qui réarticule tacitement les privilèges, s’ouvre une tâche politique (…) périlleuse qui nous entraîne dans des zones marécageuses » (2013, p. 1151). Cette opération de resignification, qui réintroduit de la complexité dans la question post-identitaire – où le préfixe « post », comme nous le rappelle val flores, « ne renvoie ni au passé ni au progrès mais à l’altération des matrices normatives d’interprétation » (flores, 2013, p. 1262), constitue un défi radical pour l’affirmation culturelle LGBTQI+ qui, selon les mots de Sam Bourcier, pose « un rapport stratégique non essentialiste et hypercritique à l’identité » (Bourcier, 2005, p. 246).

5Posant l’identité comme « effet » (de la répétition des normes de genre), selon la formule de Butler (2006, p. 269-273), les politiques identitaires des subcultures sexuelles trans, butch, fem, S/M, etc. ont retraduit les identités sexo-génériques assignées comme performances identitaires dominantes naturalisées – « la femme », « l’homme », « l’homosexuel·le », etc. – et révélé ce faisant les privilèges des sujets dont la position dominante restait invisibilisée. Comme le souligne Paul B. Preciado, « être marqué d’une identité signifie simplement ne pas avoir le pouvoir de nommer sa position identitaire comme étant universelle » (2020, p. 42). Les féministes de couleur ont montré comment les processus de racialisation viennent par ailleurs complexifier ces fictions identitaires. L’« identité » est ainsi apparue comme un site stratégique d’intervention politique depuis lequel vulnérabiliser les normes hétérocoloniales dominantes ; un levier d’interpellation de la stabilité apparente des genres et d’interruption de l’évidence du rapport de consécutivité posé entre sexe, genre et désir, appréhendé depuis une logique naturaliste, binaire et hiérarchique.

6Les post-identités revendiquées par les subcultures queer/cuir ont ainsi « ouv[ert] de nouvelles possibilités en matière de genre qui contestent les codes rigides des binarités hiérarchiques » (Butler, 2006, p. 271). À l’image de la mobilisation même de la notion d’identité, la production de ces ressources identitaires, depuis une perspective positionnelle, résulte toujours d’un processus de déplacement. C’est par l’appropriation, la réarticulation et le détournement des technologies de production des identités sexuées hétéro-cis-normatives que les minorités sexuelles ont historiquement retravaillé – entre autres depuis les pratiques artistiques – des identités dissonantes qui viennent soutenir les expériences dissidentes. Comme le souligne Preciado, les mouvements queer ont fait « une utilisation maximale des ressources politiques de la production performative des identités déviantes » (Preciado, 2003, p. 22) en réinvestissant des sujets construits comme abjects pour en faire des sites d’action politique, de coalition et de visibilisation, mobilisants et encapacitants. Ce sont les identités comme sujet de l’action politique des multitudes queer : FtM, MtF, Fto*, Mto*, trans*, non binaires, gouines, butch, dyke, fem, pédés, bears, drag queens, drag kings, etc. (Bourcier, 2005, p. 241-243). Depuis l’Amérique latine, le positionnement cuir et la pensée de la dissidence sexuelle – catégorie dont Facundo Saxe propose dans ce numéro une généalogie multidirectionnelle – sont venus complexifier les politiques des représentations par la revendication des identités sudacas3 : locas, tortilleras, maricas, travas, etc.

7Dans les contributions réunies pour ce dossier thématique « Politique des identités et des représentations queer/cuir : performa(r)tivité et ar(t)chive », l’interrogation des articulations entre politiques des identités, politiques des représentations et création met le focus sur les enjeux des productions artistiques dans la réappropriation des processus de subjectivation par les mouvements de la dissidence sexuelle. La rematérialisation (Bourcier, 2018) et la viabilisation empowering des corps, des affects, des fantasmes et des formes de vie minoritaires apparait ainsi comme un enjeu central de la culture queer/cuir tout comme le renouvellement des savoirs, considérant, entre autres, la valorisation du potentiel heuristique des ressources imaginaires qui caractérise la pensée sexo-dissidente. Considérant les dynamiques historiques autour des enjeux de visibilité et de production et activation des savoirs qui ont marqué les luttes pour le sens portées par les minorités sexuelles, le dossier propose d’appréhender l’affirmation culturelle queer/cuir à travers deux axes principaux : la performativité identitaire des pratiques artistiques LGBTQI+ et leur rapport aux politiques de l’archive (Bourcier, 2018 ; Godoy et Rivas San Martin, 2018).

Performa(r)tivité identitaire et multitudes queer/cuir

8Dans le sillage des interrogations ouvertes par Judith Butler dans Gender Trouble, la critique queer en art s’est principalement centrée sur les modalités et les effets de la recitation des discours hégémoniques dans les pratiques artistiques sexo-dissidentes. Elle a ainsi repéré l’espace dialogique qu’ouvrent les discursivités queer comme une brèche productive où se joue la négociation dénaturalisante avec les normes de genre dominantes (Soriano, 2017)4 ou encore « la théâtralité » comme vecteur essentiel du trouble queer (Plana, 2015, p. 19).

9La polémique entre mise en suspens et réappropriation des processus de subjectivation traverse les lectures des productions artistiques LGBTQI+. Des critiques comme Renate Lorenz par exemple, dans son essai Art queer. Une théorie freak (2018), cherchent à comprendre « ce que produisent les travaux artistiques queer » (p. 36) en considérant la distanciation des processus de subjectivation qu’ils promeuvent (p. 84-85). Reprenant la figure centrale du drag chez Butler, elle analyse les productions – entre autres le travail du cinéaste transgenre Wu Tsang ou les performances BDSM de Bob Flanagan et Sheree Rose – à partir de trois figures : le « drag radical », le « drag transtemporel » et « le drag abstrait », qui permettraient de mettre les identifications en sursis (p. 35) et de s’abstraire de la logique de la reconnaissance. Resituant les enjeux matériels de la production de ressources identitaires et la question des corporéités queer au centre du débat, les travaux précurseurs de Sam Bourcier et Paul Preciado – qui ont fait connaître et développé en France et en Europe les études queer – ont quant à eux posé des cadres pour appréhender les représentations LGBTQI+ comme instrument d’affirmation culturelle et d’empowerment (Bourcier, 2001, 2017 ; Preciado, 2014). On peut penser aux lectures fondatrices du travail de la performeuse pro-sexe Annie Sprinkle par Paul Preciado (2014) et Sam Bourcier (2001) ou encore aux analyses de ce dernier des productions post-porn de Virginie Despentes, Bruce La Bruce, Zarra Bonheur ou encore du collectif barcelonais Post-Op (Bourcier, 2001 ; 2017).

10Dans le sillage des lectures post-identitaires qu’ils ont impulsées, la critique s’est centrée sur les enjeux de la réappropriation des technologies de production des subjectivités et des corps dans les pratiques artistiques qui retravaillent les différents régimes de normalisation hétéro-cis-sexistes, notamment la pornographie mainstream, les discours et pratiques de l’institution médicale, scientifique ou psychiatrique, voire les identités minoritaires fétichisées elles-mêmes. À l’image du travail de Preciado sur les textes de Wittig, la critique queer a en particulier analysé la manière dont les productions culturelles de la dissidence sexuelle offrent des ressources personnelles et politiques dont chacun·e peut s’emparer pour « se faire un corps queer à partir de la pensée straight » (2002, p. 195). C’est par exemple ce que réalisent Kantuta Quirós et Aliocha Imhoff (2008) dans leur article « Art/Cinéma/Queer. Cartographie d’un art politique contemporain » à partir de l’examen de quelques productions visuelles : des films fétichistes lesbiens de la réalisatrice newyorkaise Maria Beatty aux vidéo-tracts produits dans les ateliers du collectif barcelonais Girlswholikeporno en passant par les photographies de l’artiste gender variant Del LaGrace Volcano. C’est encore la perspective qu’adopte Michèle Soriano (2017) dans les analyses qu’elle propose de la pornographie critique (ou méta-pornographie) à partir du film collectif post-porn Dirty Diaries de la réalisatrice suédoise Mia Engberg, ou Marie-Agnès Palaisi (2020) dans son travail sur la cyberculture queer à partir des Minificción para niñxs lgtbi, publiées sur le blog de la théoricienne, écrivaine et performeuse cuir mexicaine Sayak Valencia.

11Dans cette même filiation, on peut lire dans ce numéro la contribution de Maud Cazaux et Isabelle Labrouillère qui porte sur le film lesbien de la réalisatrice étasunienne Su Friedrich, Hide and Seek, celle d’Antoine Rodriguez qui aborde le travail des performeur·euses mexicain·es trans Lía García et muxe Lukas Avendaño, ou encore de Sophie Large qui s’intéresse à la fiction utopico-dystopique de l’écrivain portoricain David Caleb Acevedo, interrogeant les effets performatifs instables de l’autoréférencialité queer et des procédés de désacralisation des politiques de l’identité. Toutes portent une attention spécifique à la manière dont les détournements qu’opèrent le cinéma, les performances ou la littérature, ouvrent des possibilités de renégociation post-identitaire qui promeuvent potentiellement la capacité d’agir des minorités sexuelles. Élaborées depuis les expériences minoritaires, les productions envisagées ont par ailleurs pour point commun la manière dont elles débordent les « objets » de la représentation, les territoires de production et les réseaux de circulation que consacrent l’académie, les institutions artistiques et les centres culturels. Situées pour certaines dans les « marges du marché institué de la création », pour reprendre le titre de la contribution de Muriel Plana qui envisage un manga coréen lesbien diffusé sur YouTube, elles constituent souvent des ressources communautaires, fonctionnant comme des technologies de subjectivation et de sociabilité queer.

12Si le dossier aborde des productions issues de contextes très divers (France, Allemagne, États-Unis, Corée, entre autres), les productions cuir latino-américaines sont à l’honneur. Une large place est en effet faite à l’artivisme ou l’activisme artistique latino-américain qui s’est fortement développé dans les subcultures de la dissidence sexuelle depuis les années 90, dans un contexte historiquement caractérisé par des articulations fortes et une perméabilité souvent assumée entre les luttes symboliques et les luttes politiques. Plusieurs contributions – dont celle de Sayak Valencia qui envisage les vidéos-performances drag king de l’artiste colombienne Nadia Granados – se centrent ainsi sur des pratiques qui ouvrent des horizons épistémologiques anti-cis-hétéronormatifs et accompagnent de manière plus large les luttes contre la nécropolitique, que Sayak Valencia théorise depuis le concept de « capitalisme gore » (2010). Le focus sur l’Amérique latine et les pratiques artistiques de la dissidence sexuelle sudaca (Martinelli, 2016) permet par ailleurs de mettre en évidence l’hétérogénéité des positionnements sexo-dissidents des multitudes queer/cuir ainsi que les asymétries, les dis/continuités et les connexions Nords/Suds, contribuant à déplacer les perspectives européocentrées et à renouveler nos routines épistémologiques.

Ar(t)chives queer/cuir et cartographies fragmentaires

13Mettant en évidence les logiques d’exclusion sur lesquelles reposent les institutions artistiques, les critiques queer ont relu l’histoire de l’art visibilisant la marginalisation historique des productions qui questionnent les normes sexuelles, les dynamiques d’héterosexualisation qui ont bien souvent effacé la dimension sexo-dissidente des œuvres (Pilcher, 2017, p. 14-15) ou encore les processus de sélection qui ont construit un queer assimilable par l’académie.

14S’articulant à la problématisation décoloniale du queer (Falconí Trávez, Castellanos et Viteri, 2014 ; Valencia, 2015), les théoricien·nes latino-américain·es (Cecilia Palmeiro pour l’Argentine, Felipe Rivas pour le Chili par exemple) ont par ailleurs déplacé les perspectives européocentrées universalisantes et travaillé à la valorisation des traditions, pratiques et théorisations artistiques de la dissidence sexuelle sudaca (Martinelli, 2016), largement invisibilisées par l’histoire de l’art produite depuis les centres culturels. Ce travail a permis non seulement de renouveler les cartographies culturelles de la dissidence sexuelle mais aussi et surtout de questionner les processus de canonisation et les épistémologies qui les sous-tendent. La visibilisation des généalogies des Suds a ainsi entrainé par exemple un questionnement des catégorisations artistiques imposées par les centres culturels et des rapports de pouvoir qui caractérisent la circulation Nords/Suds, lesquels se traduisent, entre autres, dans les dynamiques d’exotisation ou de captation et d’exploitation des pratiques artistiques sexo-dissidentes latino-américaines par les circuits artistiques institutionnels internationaux ainsi que par nos pratiques académiques (Godoy et Rivas San Martin, 2018).

15La relecture queer/cuir de l’histoire des pratiques artistiques a par ailleurs permis de décloisonner les frontières de l’art pour envisager un continuum de propositions, de l’art muséifié et reconnu par l’académie – à l’image des photos de Catherine Opie ou des romans de Pedro Lemebel – aux illustrations des zines LGBTQI+, en passant par les pratiques artivistes qui ont accompagné les luttes sociales au plus près, comme les interventions d’Act up (Lebovici, 2017) ou de l’activiste trans argentine Susy Shock5. Questionnant les frontières génériques art/culture, art/théorie, art/activisme, etc., les histoires queer/cuir de la culture ont ainsi récupéré et recontextualisé une ar(t)chive sexo-dissidente allant de la période classique à l’art contemporain, des arts visuels à la littérature en passant par le cinéma, la performance, la télévision, la danse, le théâtre ou encore le music-hall. On pense par exemple à l’encyclopédie des cultures queer publiée par Claude Summers (2004) dans le cadre du plus vaste projet numérique « glbtq archives6 », à l’ouvrage de référence Art & Queer Culture (Lord et Meyer, 2013) qui met en regard les arts visuels queer depuis la fin du XIXème et l’interdiscours de l’époque sur les questions de normes et d’identités sexuelles à travers une somme de documents annexes (textes théoriques, manifestes artistiques, articles de presse, etc.) ou à des propositions qui privilégient la perspective située et fragmentaire, visibilisant d’autres généalogies, à l’image de la publication Multitud Marica. Activaciones de archivos sexo-disidentes en América latina, centrée sur les productions cuir sudaca contemporaines (2018).

16Au-delà de ce nécessaire travail de visibilisation et de remise en perspective des productions artistiques queer/cuir, penser l’ar(t)chive sexo-dissidente et son rôle dans la production de ressources identitaires implique de revisiter les politiques de l’archive minoritaire. C’est dans ce renouvellement épistémologique que nous engage Sam Bourcier avec la réflexion fondamentale qu’il propose dans ce numéro, dans un article intitulé « Les archontes ont du souci à se faire », autour de ce qu’il nomme « l’archive vive, performative des archivivant.e.s, la praxis queer et transféministe de l’archive ». Resituant les politiques de la visibilité comme des « dynamiques usées » (2020) dans un contexte néolibéral de « management de la diversité » (2017, p. 26) et de marchandisation des identités, Bourcier livre dans cette contribution une vision processuelle et empowering de l’archive minoritaire qui réoriente et revitalise l’approche de l’affirmation culturelle queer.

17Penser l’ar(t)chive queer/cuir semble alors impliquer un déplacement : de l’analyse de la recitation des normes de genre (dominantes) à l’analyse de la réactivation de l’archive queer elle-même. Les contributions de ce dossier s’intéressent ainsi à la force performative de l’itérabilité dissidente, à l’image de la réhistoricisation des « généalogies visuelles de la folle » depuis les années 80 que propose Damien Delille dans un article intitulé « L’art de l’archive queer ». Les pratiques artistiques queer convoquent une historicité de la réappropriation de la déviance, un « héritage citationnel » (Butler, 2009, p. 228) queer/cuir que les discours hégémoniques s’emploient à effacer et que réactivent / qui réactivent les discours sexo-dissidents contemporains. Les contributions de Danny Armando González et Davy Desmas envisagent ainsi le rôle de la contre-ar(t)chive gaie et travestie latino-américaines comme un des éléments centraux des conditions de possibilité de la puissance d’agir queer/cuir et « queerisante » (Butler, 2009, p. 231). Dans la contribution de Danny Armando González – qui remet en perspective les chroniques de l’écrivain performeur John Better, Locas de felicidad, au regard de l’archive travestie latino-américaine et colombienne – la récupération de l’esthétique travestie caribéenne apparaît comme un contrepoint à l’archive autorisée et autorisante, garante de la stabilité et de l’intemporalité des identités normatives. Davy Desmas – à partir des textes de deux auteurs gais mexicains, Luis González de Alba et Vicente Leñero – met quant à lui en lumière l’enjeu de la contre-ar(t)chive queer dans l’écriture de l’histoire, en s’intéressant à la tension visbilisation/invisibilisation de la question homosexuelle dans la mémoire des mouvements sociaux de 68 au Mexique.

18La performativité politique des pratiques et de l’archive artistiques/artivistes sexo-dissidentes est ainsi envisagée dans ce dossier à partir d’un corpus de productions culturelles dont la variété – arts visuels, photographie, cinéma, (vidéo)performance, littérature, manga, etc. – est revendiquée. Loin de chercher à dessiner les contours de ce que pourrait être le canon de l’« art queer » ou même de prétendre à une forme de représentativité dans la sélection que le dossier opère, il s’agit en effet de rendre compte de la pluralité des pratiques en proposant une cartographie fragmentaire de quelques usages et enjeux actuels de l’activisme culturel queer/cuir. Une constellation chaotique et multidirectionnelle, pour reprendre la proposition de Facundo Saxe dans ce numéro, qui soutient une remise en cause des cadres épistémologiques, des rituels de lecture et de construction des savoirs cis-hétéro-patriarcaux depuis la dissidence sexuelle. La continuité que dessinent ces contributions se lit par ailleurs dans la manière dont les auteur·rices assument le queer/cuir non pas tant comme objet de leur analyse mais plutôt comme position d’énonciation qui interrompt – pour reprendre les mots de val flores7 – les matrices d’intelligibilité académiques dominantes afin de mettre en suspens « les formes hétérosexualisées de la pensée, du regard, du ressenti et du questionnement » (2013, p. 44).

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Notes

1 Notre traduction.

2 Notre traduction.

3 L’adjectif “sudaca” est, à l’origine, une désignation péjorative raciste des Latino-Américain·es, réappropriée depuis une perspective décoloniale.

4 À partir des courts métrages du film collectif post-porn Dirty Diaries (Mia Engberg, 2010), Michèle Soriano montre par exemple la manière dont le dédoublement du dispositif énonciatif – qui réhistoricise et déplace les discours dominants sur la sexualité – complexifie le discours pornographique, permettant la réintroduction empowering de la variété des désirs et des pratiques des minorités sexuelles.

5 Susy Shock est une figure phare de l’activisme trans en Argentine qui s’auto-définit comme « trans trava sudaca ». Écrivaine, performeuse et chanteuse, elle a œuvré à l’approbation de la Loi d’identité de genre (2012) et travaille, plus largement, à travers ses productions – Poemario Transpirado (2011) par exemple – à la reconnaissance des identités trans, travestie et queer/cuir. Voir le blog de Susy Shock : http://susyshock.blogspot.com.

6 http://www.glbtqarchive.com/index.html#about

7 L’interruption – des pratiques et épistémologies dominantes – est un concept central dans la pensée de val flores. Je renvoie ici en particulier à l’essai interruqciones (2013).

Pour citer ce document

Thérèse Courau, «Politique des identités et des représentations queer/cuir : performa(r)tivité et ar(t)chive», Sociocriticism [En ligne], XXXV 1, 2020, , 2020, mis à jour le : 11/09/2020, URL : http://revues.univ-tlse2.fr/sociocriticism/index.php?id=2920.

Quelques mots à propos de :  Thérèse Courau

Thérèse Courau est maîtresse de conférences au Département d’Études Hispaniques et Hispano-américaines de l’Université Toulouse II Jean Jaurès. Membre du CEIIBA (Centre d’Études Ibériques et Ibéro-américaines), ses recherches actuelles se centrent sur les politiques de représentation féministes et queer dans les littératures et pratiques artivistes en Argentine et en Amérique latine. Récemment, elle a publié l’ouvrage Luisa Valenzuela : négociations féministes en littérature (Paris, Mare&Martin, 2019) et plusieurs articles sur la littérature et les performances queer/cuir. Entre autres, « Politique identitaire et poétique des corps lesbiens : valeria flores et l’artivisme cuir » (Iberic@l [en ligne], n° 13, 2018), « Questionner la normalisation sexo-générique : l’activisme artistique de valeria flores » (Crisol [en ligne], n°12, 2020) ou encore « Gender fuck et copyleft : enjeux du contre-projet éditorial Eloísa Cartonera en Argentine » (Sexe et genre des mondes culturels, Frédérique Patureau et Sylvie Octobre (coord.), Lyon, ENS Édition, 2020, p. 67-79).